Eux

Publié le par Opale

Lui d'abord, lui qui me manque en ce jour de fête des pères.

Mon papa, ancien tailleur de pierre puis petit commerçant . 86 ans quand il est mort, j'avais 7 ans et demi. Je ne sais pas si ça m'a dérangée un jour d'avoir un "vieux" papa, je n'en ai pas le souvenir en tout cas.

86 ans vous me direz "mais tu es sûre que c'est ton vrai père ? "

Non, en effet.

Il n'est pas mon père biologique, mais ça je ne l'ai su qu'après sa mort. Ma mère comptait me le dire quand je serais apte à comprendre, mais vers mes 9/10 ans, Taré 1er , ivre mort a eu la lumineuse idée de la forcer à me le dire, comme ça, d'un coup , probablement pour tenter de me remonter un peu contre elle. Pas de bol pour lui ça n'a pas marché.

Pas mon père biologique donc. Mais pour moi c'est mon père, le seul, mon papa, celui qui m'a élevée, point. Les liens du sang je m'en cogne comme de l'an 40.

L'autre, le géniteur, c'est juste un type qui avait plusieurs maîtresses "même s'il aimait sa femme" et a bien profité de ma mère qui se contentait de miettes de tendresse, vu sa vie pas simple avec il faut bien le dire une personne âgée, pour qui elle n'éprouvait que de la tendresse et de la reconnaissance.

Il lui avait demandé de l'épouser, elle avait accepté pour mettre mon frère à l'abri à l'époque, loin de sa chambre de bonne glaciale. Ne jugez pas merci, je suis la seule à en avoir éventuellement le droit.

Le jour où elle a su qu'elle était enceinte, elle l'a dit à mon papa (celui du coeur, pas le géniteur, suivez un peu ...) elle était prête pour son "honneur" à lui à accepter d'avorter, il lui a dit "tu fais ce que tu veux" , elle a sauté sur l'occasion pour me garder, n'ayant aucune envie d'avorter. Fin de l'histoire, il m'a élevée comme sa fille.

Dans mon absence de souvenirs je n'ai que de très vagues images d'une canne avec laquelle je jouais, et de son masque à oxygène qu'il portait la nuit.

Un jour en sortant de l'école, ma mère me dit qu'il est à l'hôpital, il décédera quelques jours plus tard. Je n'ai pas posé de questions, pas pleuré, pas réagi, je n'ai pas la moindre idée d'ailleurs de ce que j'ai ressenti , je ne sais même pas ce que l'on m'a dit.

Je peux juste "soupçonner" que l'on m'ait dit "il est parti pour toujours" puisque quelques temps plus tard je faisais mon petit baluchon et laissait un mot à ma mère "je suis partie pour toujours" , lui causant une belle frayeur, mais n'allant en fait pas plus loin que chez une copine.

3 mois plus tôt, la mort avait déjà frappé dans la famille.

Lui, mon grand frère, chauffeur routier est "parti" à 23 ans , un jour de décembre. Une mort idiote qui n'aurait pas dû arriver.

Au départ une simple opération pour des calculs dans les reins. Pendant l'hospitalisation, nombreux changements de sondes et il se choppe un microbe. Maladie nosocomiale on appelle ça je crois. Comme dit si bien Nicolas Canteloup "c'est le petit geste commercial de l'hôpital, pour une maladie soignée, une offerte..."

Il se mettra à cracher du sang mais ne sera pas cru, on lui dit qu'il saigne juste de la bouche. Quand il le montre pour le prouver c'est déjà trop tard, l'embolie pulmonaire monte , on le plonge dans un coma artificiel. Peu avant il a fêté ses deux ans de mariage à l'hôpital. Il n'en ressortira pas. Il meurt deux mois après son entrée.

Là non plus je ne me souviens pas de l'annonce, les seules images qui me restent sont celles de mes parents qui pleurent, de moi qui leur écris des petits mots en silence "je t'aime maman" "je t'aime papa" ne sachant que faire face à leurs larmes, de moi encore qui cachée dans un coin de la porte agite ma petite marionnette pour tenter de faire rire ma belle-soeur.

D'eux j'aimerais pouvoir vous raconter des anecdotes, vous parler de leur caractère , de mes souvenirs avec eux, mais je n'ai absolument rien de tout cela. Je ne vois même pas leur visage vivant dans ma tête. Ils n'ont qu'un visage de papier glacé, éternellement gravé sur de rares photos qui ne me rappellent strictement rien.

Cette absence de souvenirs est lourde, surtout quand d'autres souvenirs d'école sont présents pour la même époque. Le traumatisme m'a privée d'eux mais a choisi de laisser gravé ensuite chaque souvenir violent de Taré 1er arrivé peu de temps après ces deuils. Il n'y a visiblement pas beaucoup de justice dans l'inconscient.

Ils me manquent . Une fois ou deux j'ai rêvé que je les retrouvais, je leur racontais ma vie, on se parlait, j'étais adulte , je pouvais enfin leur dire "je t'aime" . Mais ce n'était qu'un rêve.

Voilà, j'avais juste besoin de vous parler d'eux.

 

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crevette 16/06/2014 12:42

oups je relis mon comm' et je m'aperçois que mon émotion a laissé passé plusieurs coquilles, à commencer par mon pseudo : cRevette ! puis il faut lire ..."(et "... puis "important" !

cevette 15/06/2014 14:29

Vous ne vous souvenez pas de leur visage ni de souvenirs précis, mais vous vous souvenez de leur amour pour vous et de l'amour que vous leur portiez (t leur portez toujours au-delà de la mort...) et je pense que c'est le plus mportant... C'est amour vous prouve que ce sentiment existe et que vous n'avez pas été que méprisée, cela que vous pouvez en faire une énergie pour avoir la force de vivre ... je vous envoie plein d'ondes de courage et de tendresse virtuelles mais sincères.