Enfant-fantôme

Publié le par Opale

Il y a des compliments qui sonnent comme une condamnation.

- Elle est sage !

- On l'entend jamais !

- Elle joue toute seule.

- Elle s'occupe toute seule.

- Elle réclame jamais rien.

- Oh non, pas de crise d'ado elle fume pas elle sort pas...

- On a rien besoin de lui dire, elle se débrouille (les devoirs)

- Elle pleure pas elle joue au bout du lit.

- Elle fait jamais de caprices.

L'enfant-fantôme a intégré ce qu'on attend d'elle. Tout bébé déjà, d'un calme olympien. Au bout du lit de sa mère qui dort après sa nuit de travail, elle joue tranquillement, elle a 6 mois/1 an et ne dérange pas, elle ne réclame que pour le biberon . Même quand elle saura marcher elle n'ira pas rejoindre son père dans la salle, elle restera là , jouant seule et tranquille.

L'enfant-fantôme a tout retenu, c'est à peine si on a eu besoin de lui dire je pense, évidemment pas de caprices, évidemment qu'on ne redemande pas un gâteau chez quelqu'un , évidemment qu'on ne bouge pas, qu'on ne crie pas,

A l'école l'enfant-fantôme est quasi muette, surtout les premières années, plantée devant le grillage de la maternelle, emmenée par les enseignantes au chaud avec elles quand il fait froid.

Heureusement ça ne durera pas et elle saura finalement jouer en récréation, mais restera toujours très réservée en classe .

L'enfant fantôme est seule et joue seule, sort ses jouets, regarde les dessins animés, joue des heures avec ses poupées russes. Elle ne dérange personne.

Parfois elle s'ennuie et réveille sa mère pour le lui dire, mais reprend vite ses activités.

L'enfant-fantôme grandit et se débrouille très bien seule avec ses devoirs, ne demande rien , s'organise , prend de l'avance quand elle est au collège .

L'enfant-fantôme devient adolescente et sait bien qu'il ne va pas s'agir de se rebeller. Elle a bien assez entendu comme sa soeur en a fait voir de toutes les couleurs à ses parents, elle a bien assez entendu à quel point elle n'est pas "comme sa soeur" .

Alors pas une demi-seconde elle n'imaginerait essayer de fumer, de sécher un cours ou encore de répondre de façon légèrement insolente.

Sortir n'y pensons pas bien sûr, les copines commencent à faire de petits tours en ville pour faire du shopping mais elle non, c'est dangereux de se promener en ville elle n'a pas le droit , pas sans adulte.

Et les soirées n'y pensons pas non plus, parfois on lui propose, mais elle refuse avant même d'avoir demandé , elle a bien trop peur qu'IL embête sa mère pendant ce temps s'il a bu, elle ne peut pas . Puis de toute façon elle n'a pas le droit. Même à 20 ans on réussira à la persuader de ne pas aller à la nuit des étoiles camper avec 3 ou 4 copines, elle en a envie pourtant et elle est majeure, mais on lui a tant présenté le danger qu'elle renoncera.

L'enfant-fantôme a donc appris que pour être aimée et valorisée, il fallait être transparente, invisible, soumise.

Soumise ça tombe vraiment bien pour LUI , ce LUI qui lui sert de beau-père. Rien de plus simple que de la faire obéir, rien de plus simple que de dire un jour où elle lui fera remarquer que c'est mal ce qu'ils font "mais non, c'est comme un cours" . Etre soumise pour être aimée, se conformer au désir de l'autre , elle l'a si bien appris que lui n'a plus qu'à terminer le travail .

Il lui suffit d'être "gentil" c'est à dire de ne pas être effrayant, contrairement à quand il boit et se déchaîne. Il lui suffit de parler doucement et d'agir doucement aussi, il lui suffit de tromper ses sens et son pauvre cerveau qui pense que quand on ne crie pas c'est qu'on est gentil.

Cette enfant-fantôme c'était moi, c'est encore trop souvent moi.

Il faut désormais apprendre à s'affirmer, apprendre que l'on peut être aimée en donnant son avis, en existant, en parlant , en exprimant.

Le dernier rendez-vous chez ma psy m'a fait comprendre à quel point le "rôle " de patiente est à l'opposé de ce qu'on attendait de moi enfant. En thérapie on apprend à s'affirmer, on agit, on se lance, on dit, on ose.

Et tant et tant de fois j'ai dit à ma psy que je me sentais méchante, mauvaise, une mauvaise patiente, pour au final réaliser que ce que je ressens c'est un conflit de loyauté, entre celle qu'on m'a demandé d'être à l'époque, et celle que j'ai le droit d'être désormais, l'une et l'autre étant aux antipodes.

L'enfant-fantôme va sûrement encore souvent traîner ses chaînes en moi avant que je ne parvienne à les briser totalement. Pour le moment j'écoute ses murmures qui deviennent des cris effrayants.

Parle mon enfant...

 

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Publié dans émotions en vrac...

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Ameclo 03/01/2015 17:32

C'est fou comme ce post fait écho en moi. J'ai subi les agressions de mon frère, moins longtemps que toi. Mais j'ai été la même petite fille sage, celle qui ne fait jamais de vague... une ombre d'enfant.
Nos histoires sont très différentes mais c'est vrai, il faut apprendre (réapprendre laisserait penser qu'on a su un jour) à s'affirmer.
Apprendre à dire non, c'est le summum mais il y a toutes les variantes de l'affirmation de soi. Par ex. savoir exprimer ce dont on a envie. Juste ça. C'est bête mais c'est aussi important. Cela signifie qu'on s'autorise à exprimer ce qui nous fait envie (juste à nous) sachant que pour y arriver, il faut pouvoir reconnecter ses émotions avec son moi présent.
Je ne sais pas si je suis claire. Mais tu as raison, il faut passer d'enfant-fantôme à adulte-vivant. Et tu es sur la bonne piste.
Tout ce que tu décris s'affine avec le temps qui passe (même si ce temps qui dure est aussi une torture quotidienne). C'est ce dialogue entre l'enfant-fantôme et l'adulte que tu es devenue qui va te permettre de revivre, de renaître (ou de vivre et de naître... c'est un peu comme ça que je l'ai vécu). Reste la parenthèse de l'épisode enfant-fantôme entre l'enfant qui est né et l'adulte qui vit. Mais tu n'es absolument pas responsable de cette parenthèse. Taré 1er a décidé pour toi. Maintenant tu reprends peu à peu tes droits. Il faut que cette parenthèse devienne une cicatrice de moins en moins douloureuse pour pouvoir enfin être supportable et regarder vers demain.
Continue à te battre pour toi, pour cette petite fille qui le mérite tant et qui sera une adulte tout aussi méritante quand tu oseras croire en toi.
Bises