Le regret...

Publié le par Opale

Le regret, cette chose capable de vous épuiser le coeur par une simple pensée.

Pendant ces quatre années de procédure, il a été là irrégulièrement . Parfois il me lâchait complètement, me laissait penser que j'avais eu raison. D'autres fois, il me terrassait au point de vouloir mourir, au point de me sentir face au "plus jamais" de la mort , on peut cogner, frapper, crier, il est trop tard pour revenir en arrière.

Il est si difficile à faire entendre, à faire comprendre ce regret. D'abord parce qu'une grande majorité de gens est formatée par le discours qui dit qu'une victime pour se reconstruire, pour être "reconnue" , pour revivre, pour être résiliente, pour tout ce vocabulaire miracle qu'on vous sert quand vous n'avez pas encore parlé, ou pas encore porté plainte, qu'une victime DOIT porter plainte .

La victime parle, va en thérapie, porte plainte, est reconnue victime et abracadabra elle va mieux car la justice a reconnu qu'elle est victime et qu'il est coupable. Sauf que non . Déjà dans beaucoup beaucoup de cas c'est "elle porte plainte et son dossier est classé sans suite" . Pour celles et ceux qui passent la barrière du sans suite, il y a encore souvent "l'instruction est finie et il y a non-lieu faute de preuves" (avant procès donc ) . Pour les autres qui comme moi devraient peut-être jouer au loto car gros coup de bol l'affaire va jusqu'au procès, on a les acquittements faute de preuves, ou les peines ridicules.

Mais il ne s'agit pas de ça, il s'agit d'entendre à quel point avant d'EVENTUELLEMENT aider la victime à se reconstruire, porter plainte est ultra violent. Et ça on ne le dit pas, pas souvent, pas assez, pas aux "non-victimes". Aux victimes on leur dit, un peu mais pas trop pour ne pas qu'elles changent d'avis . Ou on leur explique en long et en large qu'elles n'ont rien à craindre, c'est pas leur procès, c'est lui le coupable, c'est lui qui doit avoir peur, honte etc. Sauf que non, non plus . Bien sûr il n'y a rien à craindre on ne va pas être condamné , on ne va pas aller en taule, on ne va pas avoir les menottes, mais le danger qui plane est bien plus fort, beaucoup plus fort que tout ça . Le danger c'est le passé, c'est la terreur, c'est voir, entendre l'abuseur, c'est redire chaque détail de chaque acte, c'est entendre des experts parler de votre sexualité, de votre personnalité , c'est entendre via votre avocat à quel point vous êtes démoli, c'est entendre via la sienne à quel point il a je ne sais quelles circonstances atténuantes ou une auréole au dessus de la tête faisant que jamais il n'aurait fait ça .

Le danger c'est leur voix, leur visage, le danger c'est la peur, les larmes, l'effondrement, la dissociation , les flashs, l'envie de vomir, et sûrement bien d'autres choses, chaque victime ayant son propre ressenti (et ne regrettant d'ailleurs pas forcément d'avoir porté plainte, je ne généralise pas ) .

Le regret, mon regret, il est difficile à faire comprendre . "Tu as porté plainte donc tu savais qu'il pouvait y avoir un procès ! " . Oui mais non. Enfin si. Mais non. Tout ce que je dis avant, oui je le savais et c'est pour ça que je ne voulais absolument pas porter plainte, pour ça que je n'en ressentais absolument pas le besoin, et que je répondais que c'était hors de question si on m'en parlait . Sauf que l'inconscient est ce qu'il est et qu'un jour il est devenu vital de le confronter et quand il n'y a pas encore prescription, la façon la plus "simple" d'avoir une confrontation c'est le dépôt de plainte. Alors je me suis convaincue, à tort et sans le réaliser vraiment, que de toute façon mon dossier serait classé sans suite. Et en toute logique, personne ne m'a dit le contraire puisque c'est ce qui arrive dans la majorité des cas pour ces affaires très anciennes et donc sans l'ombre d'une preuve. J'ai soudain mis dans une boîte ce que je savais de la justice et j'ai enfoui tout ça le temps de porter plainte. Puis je suis sortie du bureau du policier, avec qui en plus ça ne s'était pas particulièrement bien passé, ce type n'ayant daigné prendre que 45 mn de son temps pour ce qui en général dure au moins 2 ou 3 heures, le tout en refusant de me poser vraiment des questions...

Bref je suis sortie de là, j'avais déposé plainte et je voulais deux choses : une confrontation et que mon dossier soit classé sans suite. J'ai eu la confrontation, 16 mois plus tard, mais pas le classement, et ce qui dans la logique des gens aurait dû me réjouir m'a fait crever de regrets car désormais il était trop tard, plus de retour en arrière possible, plus de maîtrise de mon histoire et de la machine judiciaire. Et perdre la maîtrise , pour une victime de viols , d'inceste, c'est souvent totalement insupportable, c'est retrouver cette situation passée où on n'a pu que subir sans rien faire.

Personne ne peut juger mon regret, tout comme je ne jugerai le regret de personne, ou au contraire tout comme je ne jugerai pas quelqu'un qui me dirait que la plainte, le procès lui a sauvé la vie.

Aujourd'hui, à 2 mois du procès, après avoir eu mon avocate au téléphone hier, le regret revient violemment. Parce qu'elle m'a redit, ré-expliqué , la première matinée qui serait totalement consacrée à la vie de Taré 1er, l'après-midi où l'on commencerait à parler des abus, où je serai interrogée, où il se dira toutes ces choses horribles. Elle m'a expliqué qu'une journée de procès c'est environ 9h d'audience , elle m'a expliqué qu'elle et moi on va prendre un rdv de plusieurs heures à son cabinet pour s'entraîner à tout ça "parce que là-bas quand ils vous interrogeront vous serez debout, il y aura tout le monde , ça va se jouer sur l'impression que vous donnez, sur le fait que vous êtes crédible et savez vous exprimer...". Elle m'a rappelé aussi qu'il y a un risque bien réel d'acquittement puisque nous sommes parole contre parole et que je dois m'y préparer. Elle a été bien, vraiment, réellement, pour la première fois on a pu se parler , j'ai senti qu'elle a écouté même si on n'est pas resté longtemps en conversation. Mais elle m'a rappelé (ou appris) tout ça et j'ai juste envie de fuir, parce que pour moi ce procès ce n'est rien d'autre que deux jours horribles à subir. Je n'y vois rien de positif, de constructif.

J'ai voulu la première confrontation, ça a été ultra violent mais je la voulais et ça m'a aidée, lire les différents PV d'auditions m'a aussi aidée à apprendre des choses sur lui puisque je ne connaissais rien ou des mensonges, et ça l'a fait tomber de son piédestal. D'homme "bionique" et immortel comme une partie de moi le percevait, il est passé à parasite minable et fou dont je n'ai (presque) plus peur qu'il me tue . (presque car ça revient un peu à l'idée de sa sortie de prison s'il y va . ) C'est tout ce dont j'avais besoin, de rien d'autre . Que la justice me dise victime ou pas m'importe peu dans le sens où si j'ai porté plainte c'est que j'avais enfin compris que je n'étais coupable de rien, sinon je n'aurais pas pu.

Alors me revoilà avec ce regret, immense, violent, dévastateur, ce sentiment d'avoir fait la plus grosse connerie de ma vie le 27 janvier 2011 . Si le chemin était à refaire, je parlerais oui, j'irais en thérapie, mais je ne porterais pas plainte. J'ai parfois regretté d'avoir simplement parlé, parce que cette parole qui se libère, c'est aussi la carapace qui se brise et tout qui explose, une bombe qui souffle sur l'avenir d'un coup, une souffrance qu'on n'avait pas conscience d'avoir en soi, c'est tout ça parler. Mais malgré ces moments de regret je sais que je recommencerais, il le fallait, pour tenter d'apprendre à vivre, il le fallait ne serait-ce que parce que ça a permis qu'il dégage enfin de notre vie, de notre quotidien, de chez ma mère . Il le fallait pour que je sache que non je n'étais pas une salope d'ado et que je n'avais pas à assumer ce que je pensais être "mes erreurs de jeunesse" , il le fallait pour que je sache. Je ne regrette pas d'avoir parlé et je le referais s'il le fallait. Mais la plainte non, ces quatre années d'attente, de peur, ces auditions, dire et redire les faits, les entendre dits et redits, le voir lui faire son cirque et s'amuser comme dit mon avocate, puis donc subir ces 2 jours d'audience, non, c'est trop, c'est trop dur. Je ne parle que de moi, je ne dis évidemment pas que la plainte n'aide pas certaines victimes, mais pour le moment j'ai plus l'impression d'avoir été démolie qu'autre chose, d'avoir lutté pour me reconstruire tout en m'épuisant en même temps dans la procédure, ce qui du coup a freiné le reste.

Hier soir, ce matin, je regrette de toutes mes forces. Peut-être que ça passera à nouveau, peut-être que quelque chose changera , peut-être que comme le pense ma maman de coeur je suis plutôt dans le déni, dans la peur d'entendre la réalité des faits, de l'admettre totalement. Peut-être . Mais pour le moment je regrette, je suis épuisée, épuisée et terrifiée.

Non , déposer plainte n'est pas une baguette magique. Ce discours-là qu'on entend encore beaucoup chez les "non avertis" doit cesser , on doit expliquer la réalité aux gens, pour qu'eux-mêmes comprennent ce que leur enfant/voisin/soeur/amie peut vivre face à cela, toute la violence des sentiments, aussi lourds que contradictoires.

Le procès n'est pas un but mais une étape, ça n'est pas de moi mais de ma psychologue . Il y a encore beaucoup à transmettre aux gens sur tout cela.

Ne jugez jamais les réactions d'une victime, jamais. Vous n'êtes pas elle, tout comme elle n'est pas vous .

 

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Publié dans La plainte

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Sandrine 16/01/2015 09:01

Bonjour,
Merci pour ce témoignage qui a repris tout ce que je pressentais sur le fait de porter plainte. Courage à vous, vous avez réussi à affronter le plus terrible, lui, le bourreau, et vous avez été jusqu'au bout, vous ne pouvez qu'être très fière de vous même si cela est extrêmement difficile.
En tout cas, c'est vrai que pour tous ceux qui n'ont pas vécu cette peur, ils ne peuvent pas savoir et comprendre tous ces sentiments, ces émotions que vous savez si bien décrire.
Je pense bien à vous et suis de tout coeur avec vous. Le meilleur est à venir. La lumière est au bout du tunnel.
Je compatis d'autant que je n'ai jamais eu le courage d'aller jusqu'au bout, justement à cause de tout ce que cela impliquait. Je n'ai jamais porté plainte et encore maintenant, pas de regret car je l'ai puni à ma manière et pour moi, c'est l'essentiel. Par contre, je viens d'apprendre que mes enfants ont aussi subi ça et même pire que moi par leur père aussi (même si en matière d'inceste, y-a-t-il une chose pire qu'une autre ? Peut-on classer les bassesses en catégorie de plus ou moins quand de toutes manières, c'est un abus d'un parent ou d'un adulte sur un enfant qui lui fait confiance ?). Le psy que j'ai vu hier m'a ordonné de porter plainte. Je me suis dit qu'effectivement, c'était peut-être une solution pour que l'engrenage s'arrête là. Je me suis sentie libérée mais ce matin, un doute m'assaillait quand j'ai lu votre message. Du coup, tous mes vieux doutes, mes peurs par rapport aux autres et surtout, notre abus pas forcément reconnu, pris au sérieux. Car quand même, c'est toute une vie que nos bourreaux tarés ont remis en cause. En même temps, voilà, c'est passé et l'essentiel, est que ça ne se repasse plus. La décision n'est pas facile.
Tout ça pour vous dire, courage, c'est presque fini et je vous souhaite le meilleur. Vous êtes quelqu'un de bien. Prenez soin de vous, pensez à vous et ne laissez plus jamais personne vous prendre ce que vous avez de plus précieux.
Sandrine

Ameclo 14/01/2015 15:40

Tu as raison porter plainte c'est vrai ne signifie pas que tout est résolu, loin de là.
A te lire, j'imagine que c'est re-vivre l'enfer après l'avoir déjà vécu. Et ça peut aussi être le cas, "juste" quand on ose parler.
Je crois aussi que les victimes qui portent plainte (ou même celles qui parlent seulement) sont laissées à leur propre sort. C'est extrêmement dur à porter, c'est une épreuve supplémentaire.
Oui ces 2 jours seront difficiles, et il faut te préparer au mieux, pour toi, pour que cette épreuve puisse être "gérée" et "encaissée" le mieux possible pour toi. C'est toi seule qui compte.
La fin de cette longue période depuis ta plainte approche. Et non, le plus dur n'est pas fait, mais ensuite, je te souhaite de te sentir enfin "débarrassée" de ces suites que tu n'avais pas demandées.
Mille pensées.

libellule 13/01/2015 13:55

de tout cœur avec toi, tout simplement..
ça n'empêchera sûrement pas ta peur, mais sache que ce jour là, nous serons plusieurs à penser à toi, à être à tes côtés par la pensée.
Merci d'avoir le courage de parler de ce que tu as vécu, de ce que tu vis. Moi je n'arrive pas encore à parler, mais de te lire je me sens un peu moins seule.