Un procès, et après ?

Publié le par Opale

Quand on vous conseille de porter plainte, deux choses reviennent souvent : porter plainte pour "se reconstruire" et pour "être reconnue victime". Soyons clair , si un jour vous donnez ce conseil à quelqu'un , oubliez le "être reconnue victime" car c'est hélas assez rare , particulièrement dans les affaires d'abus sexuels anciens.

J'ai réalisé en pensant un peu à cet article qu'on reçoit divers conseils plus ou moins avisés avant, pendant et après le dépôt de plainte, mais que finalement quand la procédure est terminée, c'est terminé également dans la tête des gens. Sauf que...

Me concernant j'ai eu beaucoup de chance puisque 4 ans, 5 mois et 14 jours après mon dépôt de plainte, mon agresseur est non seulement passé aux Assises, a écopé de 5 ans de prison ferme mais n'a en plus pas fait appel. C'est donc juridiquement vraiment terminé , il n'y a "plus qu'à" savourer la victoire.

En tant que victime on s'imagine tout un tas de choses, plus ou moins influencé par l'entourage, les témoignages et autres a priori . On imagine le procès d'abord, on imagine le perdre, on imagine la difficulté de parler, on imagine ce que dira l'agresseur, on espère un verdict en notre faveur. Pour l'après-procès, on a envie de croire que ça va tout changer d'un coup, hop "libérée délivrée" (non les mamans, ne me remerciez pas de citer la Reine des Neiges, c'est cadeau ;-) ) . On se dit qu'on ne va plus avoir peur, plus avoir mal, qu'on va retrouver de l'énergie, des projets, qu'on ne va pas tarder à finir notre thérapie et à devenir ce dont on rêve depuis des années et des années : quelqu'un de NORMAL . Rien que ça oui.

En vrai comment ça se passe ? (sachant que je ne peux témoigner que de mes propres ressentis ) . Ca dépend de beaucoup de paramètres , comment se passe le procès, quel est le verdict , quelle est la stratégie de la défense (traduction qu'est-ce qu'on se prend dans la tête en terme de c'est une menteuse une allumeuse une...complètez selon votre expérience) , quelle est la plaidoirie de votre propre avocat, que va dire l'accusé (nier encore, avouer, être indifférent, se révéler, etc...) . Forcément donc chaque procès a un impact différent selon son déroulé.

Après un procès, il se passe à la fois beaucoup de choses et pas grand chose . D'abord, si c'est aux Assises et qu'il y a eu condamnation, on vit les 10 plus longs jours de sa vie dans l'attente de savoir si l'accusé fait appel ou non, pendant que tout le monde est déjà en train de vous dire que vous avez gagné, vous êtes reconnue victime, tout ça tout ça... Je n'ose imaginer ce qui se passe quand il fait appel (ce qui veut dire coucou on recommence tout dans environ 2 ans ) , j'ai eu la chance qu'il ne le fasse pas.

Du moment où j'ai su qu'il n'avait pas fait appel, il y a eu un certain temps qui se compte en jours ou semaines je ne sais plus, où mon cerveau a eu besoin de comprendre qu'il n'avait plus à attendre, moi je le savais, mais lui continuait, c'est une sensation assez étrange. Il y a en même temps malgré tout bien sûr un soulagement (et l'occasion de trinquer avec les amis au fur et à mesure ! ) parce que ça y est c'est FINI , on se le dit, on se le répète, ça paraît dingue, on a oublié ce que c'était que de vivre sans attente, forcément au bout de 4 ans et demi ça conditionne.

Donc une fois soulagée d'apprendre cette décision et à partir  de ce jour, il y a eu pour moi 10 jours de suite avec les mêmes rêves/cauchemars où je ressentais violemment l'amour de la petite fille que j'étais envers mon agresseur, je lui expliquais avec tout mon coeur et toute mon âme, comme je l'aimais, comme j'aurais eu besoin d'un papa, mais que voilà j'avais été obligée de porter plainte, il le fallait puisqu'il avait fait "ça" . C'était dur et répétitif et ce désespoir d'amour perdu restait toute la journée, ce cycle se terminant quand j'ai pu en parler à ma psychologue. Un autre cycle a alors commencé, les cauchemars où il devait aller en prison et s'y préparait en venant chercher des affaires chez nous, mélange d'abus, de menaces, de larmes. Puis les cauchemars actuels où il devrait être en prison mais n'y est pas, ou encore celui tout "frais" de cette nuit où nous attendions chacun le verdict chez ma mère, où il me disait que c'était nécessaire, mais où au final quand je m'approchais il sortait une arme dans le but de me tuer. Un festival de réjouissances donc.

Pour moi il y a eu aussi une grosse claque émotionnelle avec l'impossibilité de me cacher dans le déni, tant la plaidoirie de mon avocate a été forte, prenante, elle s'est littéralement mise dans ma tête, a parlé pour la petite fille que j'étais, s'est adressée à moi plusieurs fois, a tant de fois dit mon prénom qu'il était impossible de m'échapper psychiquement. Je crois que je n'oublierai jamais cette plaidoirie bouleversante mais nécessaire pour moi, pour que j'entende mes propres émotions par sa voix. Je ne la remercierai jamais assez pour ça, entre autre.

Ca c'est pour le côté "il se passe des choses", surtout psychiquement. Mais d'un autre côté, on finit par réaliser que ce que les professionnels formés comme ma psychologue avaient dit est vrai, un procès n'est pas une baguette magique, un procès n'est pas un but en soi mais une étape, un procès ne règle pas tout, un procès remue beaucoup de choses et il va falloir (encore) travailler dessus. On a beau le savoir c'est agaçant voire même culpabilisant , parce qu'à côté des professionnels formés il y a tous ces gens heureux pour nous et qui malgré leur bonne volonté ne peuvent pas envisager que tout ça ne se termine pas avec le procès. Pour eux on a gagné, on a eu la reconnaissance de la justice, notre agresseur est en prison , tout est donc parfait . On n'aura jamais autant entendu le mot "revivre" que pendant qu'on en est encore à tenter de digérer les questions très détaillées sur les abus ou à tenter d'admettre que oui décidément ce type s'en fout d'aller en prison et va y aller parce qu'on l'y pose, comme on l'a "posé" au procès, le tout sans affect aucun .

Il y a aussi forcément les nerfs qui retombent là où on souhaitait retrouver de l'énergie...Pas de bol, 4 ans et demi de nerfs qui retombent ça fait "un peu" de bruit, et beaucoup de fatigue et de mal-être . Re-culpabilité de ne pas aller mieux.

Et puis l'ambiguïté, celle que je connaissais pourtant et qui est une des spécificités de l'inceste, mais que je n'attendais vraiment pas après avoir souhaité qu'il aille en prison. Parce qu'évidemment , je ne m'étais jamais imaginé comme ça pourrait me sembler "lourd" d'envoyer quelqu'un en prison. Bien sûr on m'a expliqué, ce n'est pas moi qui l'ai envoyé, c'est la Justice et ce sont ses actes à lui, mais quand même c'est une expérience très troublante. Et là encore on peut se retrouver en décalage, l'entourage se réjouit de son enfermement mais aussi du fait qu'il risque de passer de très mauvais moments en tant que "pointeur" , pendant qu'on est paumé entre passé et présent, envie qu'il soit puni mais pas "torturé", envie qu'il guérisse et revienne comme le disent les cauchemars (dans la réalité bien sûr je n'y crois pas et je n'en ai pas envie) , et perdu dans cet amour qu'on aurait tellement voulu avoir et que le procès nous a montré comme vraiment impossible (pour ma part il a été dit au procès à quel point il n'en a eu rien à faire de moi, et entendre ça de personnes extérieures est sacrément violent, mais hélas nécessaire . )

Je n'en suis qu'au début de l'après-procès , j'ai pour l'instant répondu pour la première fois "non" à "est-ce que tu regrettes d'avoir porté plainte ?" , mais il est évident que ma réponse aurait sûrement été différente s'il avait été acquitté ou condamné à uniquement du sursis. C'est un parcours tellement épuisant avant le procès, et un moment (qui dure 2 ou 3 jours ) tellement intense et violent pendant le procès , qu'il est sûrement extrêmement difficile de trouver peu à peu du positif dans le fait d'avoir porté plainte si cette plainte n'aboutit pas. C'est tout un nouveau travail psychologique très dur qui attend les victimes concernées.

Pour le moment donc il s'est passé beaucoup de choses et pas grand chose à la fois. J'ai réalisé tout récemment l'immensité de ce que j'ai affronté depuis mars (puisqu'il y a eu le 1er procès qui s'est terminé en report) , j'ai du bout des lèvres vaguement osé dire que c'était peut-être courageux, mais j'ai aussi pleuré de fatigue parce que malgré tout ça, pour le moment, j'en suis toujours à me débattre avec cette non-envie de vivre , ce néant qui m'attire régulièrement et l'absence totale et handicapante d'espoir.

J'espère un jour parvenir à raconter le procès sur ce blog, ce n'est pas encore le moment, et j'aimerais aussi le faire sans imposer au lecteur des dizaines de répétitions qui déplaisent dans la langue française . Il faut donc attendre pour éviter une série de " il a dit, il a répondu, elle a dit, elle a exliqué" jusqu'à l'indigestion.

Je souligne encore une fois la CHANCE que j'ai eu de voir mon agresseur condamné, vous qui lisez, n'oubliez pas que ce n'est hélas pas la majorité des cas dans les affaires anciennes (et d'inceste notamment ) , alors surtout si vous êtes proches de victimes ne leur faites pas miroiter une condamnation (ne les découragez pas non plus ! ) , et si vous êtes victime , préparez le plus possible avec votre thérapeute ce que vous attendez d'un dépôt de plainte, même si je le sais d'expérience, ce qu'on en attend évolue au fil de la procédure du fait de sa longueur et du travail psychologique qui avance pendant ce temps.

 

 

Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.

Publié dans La plainte

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Laurence (@lopalomita) 07/10/2016 09:29

Dommage Je ne te lis plus sur twt mais ne t'ai pas oubliée ... des pensées de soutien pour la suite

Opale 07/10/2016 10:14

C'était quoi ton pseudo avant ?

Opale 07/10/2016 10:13

Merci . Sur Twitter j'ai dû restreindre car harcèlement mais j'ai le compte @opalepublic .

Vergiberation 15/06/2016 13:16

Ton article date un peu, mais j'aimerais ajouter un complément à ce que tu as écrit. Non ce n'est pas toi qui l'a fait condamné, mais ce n'est pas la Justice non. C'est lui. Si il n'avait pas fait ses horribles actes, tu n'aurais pas déposé plainte et il n'aurait pas été condamné. Quelque part tu lui trouves encore des circonstances atténuantes, tu ne l'accuses pas encore (en tout cas au moment de ton écrit) et tu culpabilises d'avoir du montrer à la face du monde qui il était vraiment. Bon courage à toi.

Valéria 01/12/2015 03:25

Au cas où (je vous lis parfois sur Twitter

Maison de santé d'Epinay sur seine

Bon courage

Ameclo 09/10/2015 18:22

Merci de reprendre la plume pour ces lignes complémentaires. Elles sont essentielles.
Bravo pour ton courage et merci pour nous livrer tes pensées.

Jacques Cuvillier 07/10/2015 12:34

Merci pour votre précieux témoignage !