Handicap...

Publié le par Opale

Ce vendredi 2 octobre, je me suis pris une claque, au sens figuré. J'avais enfin repris le travail à 80% depuis le lundi 28 septembre, et avais tant bien que mal fait ma semaine du lundi au jeudi, la finissant épuisée, dissociée et en proie aux idées noires. Pendant ces 5 dernières années, je crois que j'ai travaillé au maximum un an, et par petits bouts. Le reste du temps, j'étais en congé longue maladie , au choix sur mes arrêts : dépression sévère, dépression réactionnelle...

Quand ce vendredi j'ai parlé à ma psychologue , que ce soit du travail ou de mon état, elle m'a demandé quand je travaillais, je lui ai donc répondu du lundi au jeudi et là je l'ai vue faire la grimace , pas "contente" du tout . "Vous savez 4 jours d'affilée c'est beaucoup ." Comment était-il possible que ce soit beaucoup alors que je ne travaillais pas à 100% ? Certes ce qu'elle me disait, c'est ce que je ressentais, mais merde à la fin, je voulais être normale. "Quand vous me dites ça je me sens handicapée . " Réponse du tac au tac "Handicapée je ne sais pas mais diminuée c'est sûr ,vous ne pouvez pas faire ce que d'autres font , pas pour l'instant, et il vaut mieux en faire moins que de vous retrouver à nouveau en arrêt à ne rien faire du tout . "

Diminuée, le mot lâché comme une bombe, tout comme il y a quelques années quand elle m'avait dit face au terme de nulle dont je me qualifiais "ce n'est pas tant que vous êtes nulle, c'est que vous êtes sacrément amochée. " Entendre ça, c'est à la fois violent et rassurant.

Handicapée, j'ai souvent utilisé ce mot quand je n'arrivais pas à faire des choses simples, je disais "je me sens handicapée" (par mon passé, les séquelles ) . Mais vendredi , à l'heure où je lui disais ça, je ne pensais même pas au fait que chez moi, dans mes papiers, il y a deux notifications, la RQTH et l'AAH . La première me reconnaît travailleur handicapée pour 5 ans, la deuxième adulte handicapée pour 2 ans. La première ne me dérangeait pas trop, on m'en avait surtout parlé pour aménager plus facilement mon emploi du temps afin d'aller à mes rendez-vous chez la psy qui bosse pendant les heures de bureau uniquement. Ca ne portait pas à conséquence, ça n'empêchait pas de travailler, je n'étais même pas obligée de prévenir de futurs employeurs que je l'avais.

La deuxième par contre a été bien plus difficile à accepter. C'est l'ancienne directrice-adjointe de la MDPH qui donc était aussi ma supérieure quand je travaillais là-bas, qui m'en a parlé pendant un énième congé longue maladie, et ce pour que j'aie l'esprit plus tranquille financièrement, puisque j'étais à demi-salaire . Très humaine, elle m'a dit qu'elle comprenait que ça puisse être dur à accepter, mais que si ça pouvait m'aider, pourquoi ne pas saisir cette possibilité. J'ai beaucoup réfléchi et j'ai fini par accepter, ne pensant pas que l'on me l'accorderait, même si j'avais moi-même vu passer dans le cadre de mon travail des dossiers pour dépression, mais aussi des dossiers parlant des séquelles de violences sexuelles. Quand l'AAH m'a donc été accordée , j'ai tout fait pour me faire croire que l'on "me faisait une fleur" parce que j'avais travaillé là-bas et j'ai rangé ça de côté dans ma tête.

Depuis vendredi et cette "claque" , je sais, je sais que si l'on m'a attribué ces deux choses-là, ce n'est pas pour me faire plaisir, mais c'est parce que mon état au moment où le dossier a été rempli par mon médecin avec courrier de ma psychologue, justifiait et justifie encore de l'acceptation de cette demande. Depuis, j'ai renoncé au 80% pour passer à un 60% pour un an, travaillant le lundi, mardi et jeudi. Je me suis au début sentie nulle, puis soulagée. Soulagée car je sens que je parviendrai même si c'est difficile, à tenir mes semaines de travail sans un énième arrêt . Soulagée parce que je commence à penser que c'est vrai, je dois être bienveillante avec moi et accepter cette aide qui m'est offerte via l'AAH pour réintégrer le milieu du travail tout en ayant du temps en dehors pour ma reconstruction dont le chantier est gigantesque.

C'est donc positif en quelque sorte, même si ça fait terriblement mal, même si c'est terriblement violent. J'ai de la chance, j'ai mes deux bras, mes deux jambes, je marche, je ne me bats pas pour me déplacer avec un fauteuil roulant dans la rue, mais je traîne un handicap invisible bien planqué derrière le sourire que je dégaine automatiquement à l'approche du moindre être humain .

Ce handicap invisible, c'est comme un poids aux chevilles, avec en plus un sac à dos chargé de plomb à porter en permanence, et avec tout cela il faut avancer face aux regards extérieurs qui ne voient ni les poids, ni le sac à dos. Ce handicap invisible m'empêche parfois (souvent) de m'occuper de moi, de mon environnement, il m'empêche d'aller vers les autres quand j'en aurais envie car j'ai encore gravée en moi la certitude de ne rien valoir, d'être inintéressante. Il ne m'a pas aimée, ne s'est pas intéressé à moi, n'a su que s'intéresser à mon corps pour son plaisir à lui , et même si en tant qu'adulte je sais que tout cela est anormal, qu'il est anormal, il reste cette blessure de non-amour, cette môme de 8, 9, 10 ans en moi qui ne sait pas pourquoi on lui détruit sa vie, et qui n'imagine pas une seconde avoir le droit à autre chose qu'au néant.

Ce handicap invisible me fait sauter sur la radio pour l'éteindre aux paroles trop sensuelles de "Que je t'aime", me fait devenir muette face aux "blagues" sous la ceinture. Il me fait mettre la table seule chez moi en continuant d'instinct à poser doucement verres et assiettes, comme dans le temps, pour ne pas faire de bruit. Il me retient prisonnière à la maison , il me fait détester la vie et parfois vouloir la quitter . Il est fait de cauchemars, de souvenirs, d'habitudes prises dans un conditionnement ravageur , de pensées automatiques et auto-destructrices .

Depuis cette claque, depuis que j'ai fait ma semaine à 60% , j'ai décidé de tenter d'être un peu plus bienveillante avec moi , là où certains verraient de la faiblesse ou de la fainéantise. Je sais et je sens en moi que j'ai raison. Mais j'ai mal, mal à en crever de voir ce qu'il a provoqué, mal de voir que je n'ai pas l'esprit d'une battante car je n'ai appris sans cesse que la résignation, et que chaque millimètre de vie que je gagne est le fruit d'un travail qui dévore mon énergie .

Je vais prendre le temps, mon temps, celui nécessaire pour réapprendre à vivre, ou plutôt pour apprendre à vivre tout court, car je n'ai pas du tout eu l'occasion d'apprendre. Il restera à vie une partie de ce handicap invisible, et ça aussi je dois l'accepter, tout comme on accepte d'avoir une jambe en moins et de marcher avec une prothèse . Il me manque mon enfance, mon adolescence, ma vie de jeune adulte, tout ça a été anéanti et inexistant. Il m'a amputée de mon insouciance,  mais je peux encore marcher, en attendant de courir un jour.

 

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Publié dans émotions en vrac...

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Marie 23/02/2016 23:19

Bravo Opale et courage pour la suite

Ameclo 28/10/2015 16:35

Bonjour Opale,
Tu as très bien analysé la situation. D'abord ces aides accordées ne le sont que pour une durée limitée, pas toute la vie. Ce que tu appelles "apprentissage" de la vie, c'est une forme de (ré)éducation à la vie "normale"... et peu à peu ces poids aux chevilles et ce sac à dos vont se délester. Donc il est tout à fait logique d'avoir besoin de temps pour cette étape. Mieux vaut y aller pas à pas plutôt que de risquer d'alourdir ce sac à dos ;-)
Et ne culpabilise pas vis à vis de la société, travailler à 100% n'est pas une fin en soi. Si ça se trouve dans 2 ans, tu auras peut être un autre point de vue. C'est une question d'équilibre entre vie perso et vie professionnelle.
La priorité actuelle, c'est ta vie perso, c'est apprendre à prendre soin de toi. Bonne continuation sur cette voie là !

Isabelle / Zabou 14/10/2015 17:36

Coucou Opale,

Très beau texte. Et franchement tu peux être très fière du chemin parcouru. Et reprendre à 60 % est la bonne solution.

Opale 14/10/2015 21:24

Merci à toi :)

Sophie 10/10/2015 20:02

Un article très émouvant ; même si vous ne le percevez sans doute pas vraiment, votre lucidité à accepter la situation ACTUELLE est la base pour une vie utile ET agréable.

Je me permets de vous faire part de la pensée de Marc-Aurèle :

" Qu 'il me soit donné d'accepter les choses que je ne peux changer ; le courage de changer celles que je peux ...et la sagesse d'en connaître la différence. "

Ou encore cette citation de Guillaume d'Orange (longtemps emprisonné) :

" Il n'y a pas de situation si difficile qu'elle ne puisse être améliorée, ni de malheur trop grand pour être soulagé. "

Je me permets de préciser que j'ai moi-même été victime d'abus sexuels (et f'autres formes de maltraitance s) dans mon enffance et que je considère ces paroles comme valides AUSSI dans mon cas.
Mes pensées les meilleures vous accompagnent dans le beau et bon chemin (certes parfois ardu) que vous semblez avoir choisi : celui de la Vie.

Bien sincèrement.

Opale 10/10/2015 21:21

Merci beaucoup.