Et le procès eut lieu... (partie 3)

Publié le par Opale

Elle est là, à la barre, du haut de son mètre cinquante-huit qui se tasse à l’approche de ses 74 printemps. Elle est là où elle n’aurait jamais imaginé être un jour : devant une cour d’Assises .

Je suis là aussi et je voudrais disparaître, fuir. Depuis au moins deux ans c’est clair dans ma tête, je n’assisterai pas aux auditions de ma famille et si je dois prioriser, celle à laquelle il faudrait me tuer pour que j’y assiste , c’est celle de ma mère. Pas une seconde je n’ai imaginé que je devrais y assister. Pas une seconde la Présidente n’imagine le long travail qu’elle est en train de briser en me faisant assister à ça.

Il a fallu beaucoup, beaucoup de temps en thérapie avant de parvenir à ne plus sans cesse excuser ma mère, avant de parvenir à lui en vouloir, à lui laisser ses responsabilités tout en étant capable d’expliquer comment elle en est arrivée là. J’étais enfin parvenue à ne plus voir que sa fragilité, je lui laissais enfin sa place. Mais là c’était trop, je savais et je l’avais prévenue depuis longtemps qu’elle n’allait pas être épargnée notamment par Pipo et Mario et je me retrouvais à nouveau le cœur fendu de la voir là , prête à répondre aux questions qui allaient être tout sauf tendres.

Je ne veux pas être là, je ne veux pas entendre ce que j’ai déjà lu dans les PV d’auditions, je ne veux pas entendre parler de tout cela, encore , je ne veux pas qu’on lui demande encore comment je lui ai parlé des abus, si j’ai parlé de viol, ce qu’elle m’a demandée et pourquoi .

Elle est là, je ne me souviens pas des questions exactes qui lui ont été posées mais évidemment elle n’a pas été épargnée, bien que personne, je pense, ne doute du fait qu’elle ignorait tout de ce que je subissais.

Elle ne se cherche pas d’excuses, elle n’élude pas les questions, elle répond franchement, elle égrène tout ce qu’elle a espéré, tout ce à quoi elle a cru, ce grand n’importe quoi, ces « gros bobards de l’accusé » comme le dira le titre de l’article du journal le lendemain. Elle les énumère : oui elle l’a cru quand il disait composer pour Clayderman entre autre, oui elle l’a cru quand il disait être ami avec les flics et travailler parfois avec eux, oui elle l’a cru quand il disait qu’il pouvait faire mettre de la drogue chez elle. Ca et tant de choses , c’en est vertigineux . La Présidente s’époumone « mais enfin c’est pas des couleuvres que vous avez avalées là , c’est des baleines !! » « Oui, j’ai été conne » .

Je l’entends répondre sincèrement aux questions, je l’entends ne fuir aucune responsabilité mais dire cette phrase terrible dont elle ne se rend pas compte de l’impact sur les jurés « fallait quelqu’un pour garder le chien , puis il la faisait rire, il aimait la nature, je pensais qu’on serait heureux » .

Tout y passe dans les questions de la Présidente, de mon avocate (qui pendant une seconde pose sa main sur la mienne en me disant « je suis désolée il faut » avant d’être assez rude avec elle ) , de Pipo et Mario…Tout : son amour pour moi, comment elle a appris ce que j’ai subi, sa sexualité ou non sexualité avec lui, un viol subi vers ses 20 ans et qui à ses yeux n’a eu aucun impact sur sa vie « on a fait attention pendant 3 semaines avec mon ami pour pas avoir de maladies et voilà » . Pauvre petite maman. Ca me fend le cœur c’est plus fort que moi, ça me fend le cœur et ça met en miettes mon travail thérapeutique.

J’entends ce que j’ai déjà lu sur leur (non) sexualité, sur les propos tordus de Taré 1eret je voudrais hurler mon dégoût envers lui . Elle n’a aucune malice et n’en a jamais eu, alors elle répond, spontanément, stressée certes. Elle montre les crocs quand on fait mine de lui demander pourquoi je n’aurais pas menti « ah non, ma fille ce n’est pas une menteuse ! »

Je n’apprends rien pendant cette audition, ni sur notre vie, ni sur sa personnalité, ni sur quoi que ce soit. Je savais que je n’apprendrais rien. Moment inutile et infiniment douloureux, et d’autant plus douloureux qu’il est inutile et contre ma volonté, il reste aujourd’hui mon regret dans ce procès, mon pincement au cœur, mon « et si on m’avait pas demandé d’écouter » , mais je dois accepter que c’est ainsi.

A la fin de l’audition la Présidente lui a demandé si elle serait présente le lendemain, elle a répondu que non puisque je ne le souhaitais pas, la Présidente a insisté , beaucoup trop à mon goût, sur le rôle d’une mère. C’est le seul moment où je suis intervenue sans qu’on me le demande. Je ne me souviens pas si elle m’a entendue mais j’ai dit « c’est moi qui ne veux pas » .

Une fois cette audition terminée, je l’ai rejoint dans le hall avec ma sœur et ma nièce, pour lui dire qu’elle avait assuré, parce que c’est vrai, elle avait assuré, il en faut du courage pour dire sans broncher toutes les couleuvres que l’on a avalées, pour l’avouer devant tous ces gens qui probablement pensent « mais moi jamais je n’aurais cru à des choses pareilles. » A ce moment précis je suis fière d’elle . Bousculée par l’insistance de la Présidente, elle ne sait plus ce qu’elle doit faire et me redemande si elle doit venir le lendemain, je réponds que non, surtout pas, je ne veux pas et ce n’est pas à la Présidente de décider du contraire.

J’ai peut-être oublié la moitié de cette audition , je ne sais pas, c’est peut-être mieux ainsi. Ou pas. J’en garde juste le goût très amer de mon souhait non respecté de ne pas l’entendre. Il faudra bien que je m’y fasse .

Depuis j’ai dû refaire du chemin, réapprendre à ne pas encore chercher à l’excuser, faire à nouveau la différence entre excuser et expliquer, me donner le droit de lui en vouloir, alors que son audition déborde de courage, d’amour, mais aussi d’inconséquence .

Elle était là, à la barre, du haut de son mètre 58 qui se tassait, et j’aurais voulu ne jamais l’y voir.

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Publié dans La plainte

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