Et le procès eut lieu... Mon audition .

Publié le par Opale

26 juin 2015 , 9 heures , le moment terrifiant que j’attends et redoute depuis que je sais qu’il y aura procès est arrivé, je vais passer à la barre , je vais devoir dire, détailler, entendre ces questions horribles et y répondre. Je tente de ne pas oublier ce que je sais, c'est-à-dire que ces questions parfois culpabilisantes sont posées entre autre parce que les jurés ont eux ces a priori sur le viol et que cela doit être posé pour qu’ils comprennent. Ca ne veut pas forcément dire que l’on ne croit pas la victime, mais ça reste horrible.

Il va falloir parler et en plus de cela il y a un micro , pas question d’espérer ne pas être entendue.

Dans la salle il y a mon avocate et sa jeune stagiaire, il y a D. qui me soutient, il y a pêle-mêle les 9 jurés, les 3 étudiants en droit (élèves avocats je crois ) , la Présidente, ses deux assesseurs, la greffière, l’avocat général, Pipo et Mario les avocats de Taré 1er , le journaliste qui suit le procès, les flics qui entourent Taré 1er et l’expert psychiatre présent pour parler de mon expertise. Pas de « public » je crois ou peut-être juste un juré non tiré au sort qui est resté mais je n’en suis pas sûre.

La Présidente m’appelle, mon avocate m’accompagne, ou plutôt j’accompagne mon avocate pour qu’elle m’accompagne, puisque je dois pousser son fauteuil roulant jusqu’à la barre . On commence fort mais au moins cela nous fait sourire.

 

La Présidente va d’abord attendre un récit « spontané » des faits, je tente d’être claire, je voudrais être loin, très très loin plutôt que de raconter ces horreurs, je raconte, les mots sales me font peur, j’entends mon avocate qui me murmure « allez » pour m’encourager, je continue en espérant en dire assez , en espérant ne pas avoir trop de questions, en craignant d’avance ces questions.

Ces questions aujourd’hui, elles sont en vrac dans ma tête…douloureuses, sales, nécessaires pourtant. Je les pose aussi en vrac.

-Qu’est-ce qui dit que vous n’avez pas menti ?

-Mais enfin mademoiselle, aller sur ses genoux, c’est de la provocation !

- 1 doigt , ou deux ou trois ? Quelle main ? Il bougeait son doigt ?

-Pourquoi les viols se seraient arrêtés d’un coup pour ne continuer qu’avec des attouchements ?

-Quand il touchait ça faisait du mal ou du bien ?

-Mais vous avez quel diplôme ? On ne parle pas à la fac pour savoir ce qu’est une agression ?

 

Bien sûr dit ainsi, quelqu’un d’extérieur peut penser que c’est inhumain et surtout cruel de poser des questions qui peuvent être culpabilisantes. Pourtant j’ai senti, pendant, et compris, après, qu’il n’y a pas le choix. Si des questions parfois « brut de décoffrage » ne sont pas posées, les jurés qui eux je le rappelle sont des gens tirés au sort sur la liste électorale à la base, et qui n’y connaissent rien et n’ont souvent que les a priori que toutes les victimes ont déjà entendu sur le viol , garderont ces questions dans leur tête sans réponse, ce qui peut les faire minimiser les choses et donc ne pas réaliser ce que ce crime implique.

Toujours est-il bien sûr que ces questions sont horribles à entendre, j’ai craqué sur la plus « technique » tout en me demandant si ma réponse était la bonne , en ayant peur de mentir, de ne plus savoir, j’ai choisi la spontanéité et de répondre ce qui me semblait vrai en ajoutant que je n’en étais pas sûre . (main droite ou main gauche franchement, aucune idée ….)

 

Pour le reste j’ai fait de mon mieux , en répondant que moi je disais que je n’ai pas menti, que je sais que rien ne peut le prouver. Que oui même avec mes diplômes je ne savais pas que j’avais été agressée, je l’ai su quand l’association SOS INCESTE me l’a dit clairement. Jusque là j’étais pour moi quelqu’un qui avait commis d’énormes « erreurs de jeunesse » , une ex salope d’ado. J’ai cru que j’allais défaillir quand il a fallu répondre à « ça faisait du bien ou du mal ? » . Cette infernale question c’est celle que je craignais plus que tout au monde, je n’avais pas dit dans mes dépositions ce que mon corps avait été forcé de ressentir, ce putain de « plaisir subi » . Ce n’était pas un fait après tout, mais plus tard j’ai dû en parler à mon avocate pour préparer une éventuelle réponse et sans mentir, tout en sachant que j’étais incapable d’expliquer ça, et surtout que des jurés n’y connaissant rien ne pouvaient pas intégrer en deux minutes l’horreur de ce qui arrive à une personne dont le corps réagit contre son gré (et je rappelle que c'est fréquent notamment lors d'attouchements sans violence physique) . Il était peu probable qu’on me pose la question mais c’est venu, j’ai répondu, en espérant très fort que ça suffise « ça ne faisait pas mal » . Ca a suffi. Je pense même que la Présidente a compris ce qui se cachait derrière cette réponse, et heureusement elle n’a pas cherché à développer.

Je ne savais pas non plus pourquoi les viols n’avaient duré « que » 6 mois à 1 an environ , pour laisser place uniquement à des attouchements. Je savais que ce n’était pas du tout dans la logique d’un agresseur « standard » , ça avait beaucoup surpris la juge d'instruction , mais c’était dans celle de Taré 1er . Viol = pas de sensations pour moi alors il a peut-être pensé que je risquais plus d’en parler , beaucoup plus que de ce corps réagissant aux attouchements. Je ne savais pas, mais ce que je savais c’est que je ne voulais pas en rajouter, je voulais m’en tenir à la stricte vérité, si j’avais voulu j’aurais pu dire que les viols avaient duré 6 ans, mais non, et je pense que ça a forcément été un point important dans ma crédibilité.

 

Un moment a été assez surréaliste, dans le bon sens, quand la Présidente m’a demandé pourquoi je n’aurais pas rajouté ces viols pour que ce ne soit pas prescrit. Or, depuis que je pensais à porter plainte je m’étais beaucoup renseignée sur les lois et il s’avérait d’après ce que j’avais compris, ce que l’asso avait compris, ce que D. avait compris, qu’une partie des attouchements n’étaient pas prescrits. Pourtant, on me disait l’inverse, notamment à l’asso d’aide aux victimes de l’INAVEM où la juriste m’avait soutenu que tout, même les viols, était prescrit. Par chance j’étais sûre de moi. J’ai expliqué tout cela à la Présidente, mes recherches, ce que j’en avais conclu, ce que l’on me disait depuis le début . J'ai vu alors la Présidente regarder des papiers, me regarder droit dans les yeux et me dire « vous avez raison mademoiselle, une partie des agressions sexuelles n’est pas prescrite » (les viols on le savait ne l’étaient pas puisqu’on était aux Assises pour ça ). Grand silence, j’étais surprise et en même temps j’ai vraiment senti que là j’étais prise très au sérieux .

 

Je ne me souviens plus à quel moment il a fallu « laisser la place » à l’expert psychiatre qui était présent pour parler de mon expertise et qui n’avait pas le temps d’attendre la fin de mon passage à la barre. Il est donc passé et je ne sais plus vraiment ce qu’il a dit , j’ai bien sûr le contenu de l’expertise chez moi sur papier, mais ce qu’il a dit ce jour-là m’échappe, je pense qu’il a confirmé ses écrits qui disaient que je ne présentais pas de traits mythomanes, psychotiques et autre, que les symptômes dont je souffrais pouvaient être expliqués par des abus sexuels si les faits étaient avérés (puisque ce n’est pas son rôle de dire si oui ou non j’en ai subis ) . Je ne me souviens de rien de plus. Il est parti et il a fallu retourner à la barre, pour avoir cette fois les questions de Pipo et Mario puis celles de mon avocate.

Pipo et Mario n’ont pas été très surprenants dans leurs questions, il m’a été demandé ce que j’avais d’autre à part mes déclarations (rien …) , combien de fois les viols avaient eu lieu EXACTEMENT parce que , je cite « ça marque un viol » . Il m’a été demandé si j’avais lu le livre « j’ai menti » et un autre livre (que je ne connais pas mais a priori dans la même veine) . Je me surprenais à répondre sans trop de peur, sachant d’avance qu’ils étaient là pour tenter de faire faiblir ma parole , alors je suis restée toujours spontanée, en me retenant toutefois de leur faire un mini cours sur la mémoire traumatique et l’amnésie, histoire de ne pas passer pour la fille qui s’est trop renseignée, vu que déjà ils m’ont fait remarquer que je m’étais beaucoup renseignée sur la prescription .

Le fameux livre oui j’en avais entendu parler, non je ne l’avais pas lu et de toute façon je n’avais pas menti, même si en effet je n’avais que mes déclarations pour le dire. Au final je m’attendais à pire de leur part, mais la Présidente avait posé les questions les plus précises et douloureuses, ils n’avaient pas à le refaire.

Je n’avais aucune idée de ce que mon avocate allait me poser comme questions , on n’en avait pas parlé , le but étant de rester naturelle, ce qui à moi me faisais peur, mais qui à ses yeux et elle avait raison était le moyen le plus sûr de me montrer telle que j’étais, avec mes certitudes et ma souffrance. Elle ne m’a posé qu’une question « quelle était sa phrase préférée ? » , j’ai répondu « la vengeance est un plat qui se mange froid et moi je le préfère avec des glaçons » . Ce n’est pas ce qu’elle attendait et j’ai eu un instant de panique en me disant que j’avais mal répondu, que je n'étais pas crédible etc etc, alors elle a débuté la phrase et j’ai compris à laquelle elle faisait référence « je suis capable du meilleur comme du pire , mais dans le pire je suis le meilleur » . Glacial. Silence. Sa seule question aura tout dit au fond.

La Présidente m’a ensuite demandé si j’avais quelque chose à dire à Taré 1er. Mon premier réflexe a été de demander s’il m’entendait, puisque depuis le début du procès il disait entendre très très mal , sans que l’on sache si c’était vrai. Elle s’est adressée à lui, lui a demandé, il a dit en gros que non pas trop mais que c’était pas grave, un de ses avocats l’a sermonné en disant « Monsieur, faites un effort c’est votre procès tout de même » , parce que bon ça faisait pas très très joli de ne pas vouloir écouter la victime. Je me suis tournée vers Taré 1er et je lui ai dit ce qui ressemblait fort à ce que je lui avais dit un jour à 12 ans , que s’il avait fait des efforts, on aurait pu être heureux à trois . 25 ans plus tard je rajoutais qu’il avait tout gâché . Je ne crois pas avoir dit grand chose d’autre , je le regardais mais ne trouvais pas son regard, je sentais les sanglots dans ma voix et cette petite fille en moi qui aurait tant voulu qu’il soit différent . Je ne me souviens pas avoir ressenti beaucoup de colère, je n’en ressens toujours pas vraiment , mais il paraît que j’ai parlé clairement, posément , moi qui en général ne parle vraiment pas très fort. Je lui ai dit tout de même que j'étais sûre qu'il se souvenait , et que s'il ne m'avait pas entendu c'était pas grave car de toute façon il ne faisait plus partie de ma vie . ( hélas dans mon psychisme il en fait encore trop partie ) 

La Présidente lui a demandé s’il avait entendu, et d’après sa réaction non, ou peu, mais surtout il s’en foutait. Je me suis alors surprise à dire à la Présidente « s’il n'a pas entendu je peux aller à côté de lui, je vais lui redire » . Je n’aurais jamais pensé sortir une phrase pareille avec cet aplomb ! Elle m’a répondu que non , ça irait, que je pouvais retourner à ma place et que c’est lui qui allait venir à la barre.

Je suis retournée à ma place, j’ai croisé le regard encourageant du journaliste me signifiant que j’avais assuré, j’ai vu D. en larmes , ému et fier que j'aie tenu jusqu’au bout et me sois adressée à Taré 1er. C’était passé, enfin. J’étais épuisée, j’avais mal, mais la journée n’était pas finie , il allait désormais passer à la barre.

 

A suivre…

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Publié dans La plainte

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