Et le procès eut lieu...Plaidoiries.

Publié le par Opale

Voilà , c’est à elle , elle va plaider, elle va me défendre et c’est déjà un si grand symbole par rapport au passé. En plus elle va le faire malgré la douleur, malgré le fauteuil roulant dans lequel l’ont clouée pour un moment de vilaines fractures tibia/péroné. Pas de report, pas de remplaçant, elle a voulu être là pour moi et ça me bouleverse tellement , elle met toutes ses tripes dans mon affaire.

Elle arrive donc vers les jurés, en fauteuil et j’imagine que plaider assis est la pire chose pour un avocat. Moi , grâce à ses mots je la vois debout , forte, précise, parfaite. Il y a une si longue histoire derrière nous, tant de mal à s’apprivoiser mais depuis que c’est fait le lien est fort.

Je me souviens que longtemps avant le procès , quand nous avions parlé des plaidoiries elle m’avait dit « un de mes buts sera aussi de vous faire craquer, pas pour faire pleurer dans les chaumières, mais pour que vous puissiez enfin lâcher ce que vous contenez. » A l’époque cela m’avait fait peur, moi qui n’était pas très copine avec mes émotions.

La voilà donc face à eux et bien sûr deux ans après ma mémoire est floue, mais mon cœur se souvient, je me souviens de sa conviction, je me souviens des moments où elle s’est adressée à moi , pour me dire que tout ça ce n’était pas ma sexualité, mais aussi pour me dire qu’elle souhaitait garder le contact avec moi . Je me souviens l’impossibilité de fuir mes émotions , elle a dit tant de fois mon prénom qu’il était impossible de tenter de m’échapper. Elle était dans ma tête , disant parfois « je » comme si elle faisait parler la petite fille de 12 ans.

Je n’avais aucune idée de ce que les jurés pensaient , mais moi j’étais emportée par ce tsunami d’émotions, ses mots qui expliquaient les conséquences d’un viol , ses mots qui revenaient sur mon enfance , ses mots qui me rappelaient le chemin parcouru ensemble , ses mots qui me rappelaient que je n’étais plus seule. La veille d’ailleurs un sms de sa part disait « on se bat ensemble demain ok ? ».

Mon avocate me défendait , je ne risquais rien à ses côtés et c’est je crois l’une des choses les plus réparatrices de ce procès . Elle parlait, parlait, parlait , ça faisait du bien et du mal à la fois . Elle s’adressait aux jurés leur demandant de regarder la photo de moi à 12 ans . Grâce aux articles de journaux j’ai quelques phrases entières en mémoire « Elle est reconnue travailleur handicapé. Souvenez-vous de la petite fille de 12 ans : elle voulait juste être heureuse en famille , puis devenir institutrice, avoir un mari, élever des enfants. Aujourd’hui elle est incapable de tout ça, parce que le viol , c’est un meurtre psychologique…On tue l’âme. Mais il ne lui manque plus grand-chose . Elle va renaître. Elle a juste besoin de vous. »

Je me souviens de ça. Je me souviens aussi qu’elle a parlé de mon père que j’ai perdu si jeune, du vide affectif et de comment Taré 1er en a profité. Je me souviens avec émotion quand me regardant et regardant D. elle a dit « mais vous l’avez votre papa, Opale, il est là. » D .tentait de retenir ses larmes, lui et moi nous savions depuis longtemps que je le considérais comme un papa de cœur, mais il faisait toujours mine de ne pas vouloir officialiser ce terme. Depuis ce jour je peux le charrier et lui rappeler que c’est la loi qui a décidé !

Elle a dit tant de choses encore , qui échappent à ma mémoire mais qui sont gravées dans mon cœur . Elle avait tout compris, tout ce que j’étais , tout ce que je ressentais. Je lui avais offert ma confiance et elle l’avait sublimée.

Elle est retournée à sa place, près de moi, je pleurais et n’avais aucun mot assez fort pour dire merci. Je pensais alors que sa demande de garder le contact n’était « que pour la plaidoirie » mais c’était mal la connaître, elle le voulait vraiment, je le lui ai demandé pour m’en assurer et j’en ai été profondément touchée.

Je n’aurais pas pu avoir meilleure avocate et je remercie encore Maître Mô de me l’avoir conseillée. Dans des circonstances si terribles c’est une belle rencontre humaine.

L’avocat général lui a plaidé avant ou après , je ne sais plus, enfin plutôt il a fait ses réquisitions et a demandé de 6 à 8 ans de prison contre Taré 1er. Il a dit clairement qu’il me croyait. Il a noté le fait que j’avais toujours été constante dans mes déclarations. Il a traité Taré 1er de parasite et de je ne sais plus quoi encore (dommage, j’aimerais m’en souvenir ! ) Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il demande autant de prison mais j’ai surtout été touchée d’être crue , réellement crue alors que lui n’était pas là pour me défendre ni pour défendre Taré 1er.

Puis il y a eu pour finir les plaidoiries de Pipo et Mario . Je n’y ai presque pas assisté car très vite, à les entendre tenter de faire valoir leur argumentation je me suis dit que forcément on allait perdre, forcément je n’avais pas de preuves, forcément il n’y avait pas d’aveu. Je suis sortie de la salle et quand je suis revenue la scène était assez surréaliste, l’un de ses deux avocats répétant à Taré 1er « Vous qui avez été enfant de chœur, jurez-moi que vous n’avez jamais violé cette jeune femme » . Intérieurement j’entendais « Marie-Thérèse ne jurez pas » , extérieurement j’avais l’impression que son avocat était limite en train d’essayer de le faire avouer (il n'a obtenu aucun "je le jure" ) , tandis que le deuxième à un moment lui disait « pour une fois répondez à une question par oui ou par non, avez-vous violé cette jeune femme ? » . Du bout des lèvres il a dit non après 5 ans de « je ne me souviens pas je sais pas c’est pas le genre de la maison ».

Grâce aux articles de journaux toujours j’ai su qu’un des avocats avait tenté de démontrer qu’on ne pouvait pas le condamner comme ça, sans preuve sans rien, même si j’étais « constante et mesurée » comme l’avait dit l’avocat général. Je ne me souviens de rien de plus, c’était la fin et il était temps de partir prendre l’air en attendant le verdict vers 18h30.

A 18h30 nous nous sommes installés , mon avocate m’avait expliqué qu’il fallait un oui à la première question , tous les trois, elle , moi et mon papa de cœur retenions notre souffle et nous tenions la main. Verdict : coupable et condamné à 5 ans de prison ferme. Je demandais alors à mon avocate pourquoi ils ne disaient pas combien de sursis, mais en fait il n’y avait pas de sursis. J’étais totalement sonnée, incapable de me réjouir malgré cette fin car il fallait attendre encore dix jours ouvrés pour savoir s’il ferait appel, ce qu’heureusement il n’a pas fait.

Voilà comme se sont terminés ces deux jours du 25 et 26 juin 2015

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Publié dans émotions en vrac...

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tom 24/06/2017 00:08

Merci pour ce témoignage. 2 ans déjà! J'espère que vous apprenez à vivre avec ce passé destructeur et que cette avocate, de nouvelles rencontres, vous permettent d'envisager un présent voire un avenir!
Votre témoignage est précieux!
Merci

Opale 24/06/2017 15:49

Merci bcp .