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Venir te chercher

Publié le par Opale

Je voudrais remonter le temps et venir te chercher dans cet appartement . Tu as 8 , 9 , 10 ans et plus, je voudrais te prendre dans mes bras et te dire qu'il est fou, qu'il ne faut pas le croire, qu'il ne faut pas l'aimer..


Tu as 8 , 9 , 10 ans et la nuit tu ne dors pas . La nuit tu subis ses beuveries qui ont commencé plus tôt dans la soirée et qui dureront jusqu'au lendemain matin ou même jusqu'au lendemain midi . Tu n'as pas mangé, le voir rentrer saoul t'a terrifiée et noué aussitôt l'estomac .


Tu sais déjà que la nuit va être longue. Lui non plus ne mange pas et pourtant tu aimerais tant qu'il mange pour que l'alcool agisse un peu moins, un peu moins vite . Maman va bientôt partir travailler pour sa nuit, ça te soulage car sinon tu as toujours peur qu'il s'en prenne à elle. Tu vas rester seule avec lui, lui qui parle encore et encore, lui que tu ne comprends pas toujours et qui s'énerve si vite si tu ne réponds pas ce qu'il veut.


Les heures passent et il continue à boire, tu sens le sommeil te gagner mais il ne veut pas que tu ailles te coucher. Tu dis que demain tu as école mais ça ne sert à rien . Il te fait peur tu es fatiguée , il est minuit ou une heure peut-être et tu négocies tu vas vers ta chambre...ça y est tu y es presque tu es à la porte mais tu entends "Opale viens t'asseoir " . Tu voudrais pleurer , tu dis que tu as sommeil mais tu obéis tout de même .


Quand enfin tu finiras par te réfugier sous tes draps, il viendra dans la chambre parler et encore parler pendant que discrètement tu remonteras le drap sur ton nez pour te protéger de cette haleine alcoolisée qui t'écoeure. Ce soir il partira, un autre soir il décrétera que tu dois ranger ton bureau, oui, là maintenant à 2h du matin et tu le feras.


Les heures passent ensuite, tu ne dors pas ou peu, tu es épuisée mais il est trop bruyant dans la salle, tu te fixes sur le son de la télé et sur cette lumière qui ne s'éteint pas... Tu finis par entendre une voiture passer, c'est maman, il doit donc être 6h30 et il est toujours réveillé et saoûl , ton ventre se tord, tu as peur qu'il l'embête pendant que tu seras à l'école .


Quelques temps après tu te lèves et tu n'as pas plus faim que la veille, l'angoisse te noue l'estomac . Tu pars à l'école , tu y passeras la matinée sans que rien ne se voie, souriante, concentrée sans jamais t'endormir malgré ta nuit quasi blanche. Tu les retrouveras le midi et il ne dort pas encore, et le stress te dévore .


À la fin de ta journée tu rentreras et enfin il sera endormi , soit sur la table soit dans son lit. Un mot t'attend "ma chérie réveille moi à 18h", c'est ta mère qui est couchée aussi puisqu'il l'a empêché de dormir toute la journée malgré sa nuit de travail . Alors sans bruit tu t'installeras et tu feras tes devoirs en espérant que ce soir tout cela ne recommence pas.


Quand il se réveillera de bonne humeur et que tu réaliseras que ce soir tu seras tranquille, tu seras soulagée , soulagée à la simple perspective d'une soirée "normale".


C'est pour tout cela et tant d'autres choses que je voudrais venir te chercher et t'emmener loin de tout cela, parce que j'ai mal, mal pour toi , mal pour nous .

 


Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.

Publié dans émotions en vrac...

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10 ans de parcours...

Publié le par Opale

Dans deux mois cela fera 10 ans, dix années que j'ai parlé pour la première fois de mon passé .

Ca s'arrose ? Ou pas... Je ne sais pas si je dois être fière de ce parcours ou avoir honte d'avancer si lentement.

 

Janvier 2003 donc, me voilà face au Dieu Google, prête à taper "forum inceste" et à voir ce qu'il me propose. Je ne me souviens absolument pas quelles réflexions m'ont amenée à cela. Je sais que j'avais besoin de réponses .

J'arrive sur un premier site où je laisse un message, message que je ferai effacer par le webmaster quelques minutes plus tard, je ne "sens" pas cet endroit.

Je me retrouve ensuite sur le site de l'asso SOS INCESTE POUR REVIVRE (dont les anciens bénévoles que je connais sont désormais sur ce site www.parole-en-marche.org )

Je me souviens encore du titre de mon premier message, c'était "coupable ou victime ? " . J'ai exposé mon histoire, ma culpabilité, j'ai parlé d'un tabou dans le tabou et j'ai eu des réponses, du soutien, de l'écoute.

J'ai échangé avec de plus en plus de victimes au fur et à mesure que le site évoluait, j'ai échangé avec les bénévoles.

J'habitais encore chez ma mère et donc sous le même toit que mon agresseur, j'allais appeler l'asso dans une cabine téléphonique, puis je rentrais et je me retrouvais face à lui. Je passais des soirées à écrire encore et encore sur mon ordi, ma mère se demandant à qui j'écrivais, mais heureusement personne n'avait accès à cet ordinateur.

 

Les premiers cauchemars sont arrivés, puis je me suis mise à ne plus supporter ma mère, ce qui a provoqué en partie mon départ en mai 2003, même si je n'en ai rien laissé paraître.

A partir de là j'ai été happée par ce passé, j'ai commencé à totalement m'effondrer, à gérer très difficilement mon quotidien, mon boulot, ma vie devenait une survie entre les crises de larmes et d'angoisse, les cauchemars et les souvenirs, la culpabilité et la honte.

 

On me suggérait de plus en plus d'oser en parler à ma mère, de démarrer une thérapie, de prendre des anti-dépresseurs, de porter plainte même, mais je refusais tout en bloc.

Je ne ressentais absolument pas le besoin de parler à ma mère, je ne voulais pas non plus qu'un psy "voie" en moi.

 

Les mois passaient, au rythme de cet enfer, illuminé parfois par les concerts chorale et à l'époque par du bénévolat auprès d'un enfant lésé cérébral.

 

Nous voilà en 2004 et je commence de plus en plus à avoir besoin de parler à ma mère, lui dire la vérité. Malheureusement cela me semble impossible. Je suis persuadée qu'elle va me croire mais je suis tout aussi persuadée que mon agresseur va nous tuer s'il sait que j'ai tout révélé, je ne peux pas faire ça.

Lentement, insidieusement le besoin enfle, dès que j'y pense je me sens au bord de tomber dans les pommes tant le dilemme peur/besoin est puissant. Je commence très sérieusement à songer me sacrifier, me tuer pour éviter qu'il fasse du mal à ma mère et pour mettre fin à cette souffrance.

Cette immense envie d'en finir m'alerte malgré tout et je me décide à consulter un psychiatre pour une thérapie. Nous sommes en avril 2004.

Le courant ne passe pas du tout, je sors de là en pleurant et en disant qu'il me vole mes mots car je me sens obligée de lui répondre.

Je pars au bout de 4 ou 5 séances, d'autant plus que je vais devoir déménager, ayant réussi un concours dans la fonction publique, je me retrouve nommée dans l'Oise.

 

Juste avant cela, une parenthèse enchantée s'est ouverte dans mon enfer, cette parenthèse s'appelle Bruno . J'ai presque 26 ans et c'est le premier garçon que j'embrasse, il était temps non ?

Je suis sur un nuage, je n'en reviens pas de dire "mon copain" , il finit assez vite par savoir ce qui m'est arrivé car il est un peu compliqué de me toucher, trop de peur, trop de honte.

La parenthèse ne durera que 2 ou 3 mois, il n'aura pas la force de gérer mes difficultés en plus des siennes , je pense toujours à l'heure actuelle qu'il a été lui-même abusé par son frère, mais je ne le saurai jamais.

Il m'a quittée un jour d'octobre, en ayant encore des sentiments pour moi m'a-t'il dit, quelle déchirure horrible après avoir cru au bonheur.

J'étais si bien dans ses bras, je réalisais mon rêve, me ballader main dans la main sur la plage avec l'homme que j'aime...mais ce fut un rêve éphémère.

Il est désormais père de deux enfants et ironie du sort, sa compagne porte le même prénom que moi, prénom pourtant pas répandu par ici.

 

Avant qu'il me quitte j'avais voulu mettre les choses à plat, j'avais décidé de parler à ma mère et le 16 septembre 2004, cinq minutes avant de partir en formation, je lui ai dit "il m'a touchée" , je l'ai laissée là avec le ciel qui lui tombait sur la tête et en lui faisant promettre de ne rien dire à mon agresseur, j'avais bien trop peur.

 

Les mois ont passé, effectivement elle ne disait rien mais je me sentais de plus en plus mal, j'avais envie qu'elle lui dise et en même temps si peur.

Un soir où j'ai craqué au téléphone, elle n'a plus tenu, et le lendemain elle a dit à mon agresseur qu'elle était au courant de ce qu'il m'avait fait. Il n'a rien dit, il est resté dans le silence puis est parti comme pour aller faire un tour.

Ma mère m'a prévenue par téléphone et j'ai senti la catastrophe arriver, je lui ai dit de s'enfermer à clé dans la chambre, de prendre le téléphone avec elle.

En effet il est revenu tard le soir, ivre mort, elle s'est enfermée dans sa chambre mais sans le téléphone. Il a menacé, il a cogné dans la porte en disant qu'il serait encore plus méchant. Ma mère, avec ses 65 ans à l'époque, a pris son sac à mains, ses clés de voiture, est passée par la fenêtre du rez-de-chaussée et est partie au commissariat.

J'ai mal chaque fois que je l'imagine dans cette situation de folie, que ce serait-il passé si elle n'avait pas pu fuir ?

 

Les flics sont venus chercher mon agresseur qui entre temps s'était endormi et qui quand ils sont arrivés a terminé tranquillement sa bouteille de vin devant eux, disant "on est toujours trahi que par les siens" 

On est en mars 2005, début du soulagement mais aussi de la peur, une peur immense, la peur qu'il se venge, qu'il nous tue. Je ne viendrai pas sur Amiens pendant quelques temps et longtemps je resterai terrorrisée au moindre bruit me faisant croire qu'il rentre chez nous alors même que les serrures sont changées.

 

Septembre 2005 arrive avec la "reprise" de ma psychothérapie, reprise si on peut dire puisqu'en novembre 2004 je n'avais vu ma psychologue que 2 ou 3 fois, avant qu'elle parte en congé maternité.

La confiance passe de suite, je me sens respectée et entendue, je m'exprime en lui faisant lire quelques poèmes de ma composition, j'apprends peu à peu à mettre des mots sur mon histoire mais c'est difficile car je suis totalement prisonnière de moi-même et de mes défenses, détachées de mes émotions.

Pendant 4 ans je n'en pourrai plus de ne pas pouvoir verser une larme en séance alors que j'en ai tellement besoin.

 

Tout devient de plus en plus cahotique, je rentre dans un engrenage de très longs arrêts de travail, je vais très mal mais je le cache encore beaucoup, quand quelqu'un apprend que je vais mal il tombe des nues, moi si souriante, toujours de bonne humeur, à faire de l'humour et à écouter les autres, oui je vais mal, je ne vis pas, je survis, je n'ai plus d'avenir et plus d'espoir, j'avance par simple obligation.

 

Les mois, les années passent, heureusement j'ai des amis solides qui connaissent mon histoire, dont un couple qui a aidé des victimes pendant pas mal de temps et avec qui je deviens très amie, je suis chez eux comme chez moi, c'est mon refuge pour me poser un peu.

Puis tout au long du chemin il y a ma maman de coeur, ancienne victime reconstruite, qui est un ange de chaque instant, même si cet ange habite à 500 kms de chez moi.

Elle est là à accueuillir mes peurs, à me rassurer les si nombreuses fois où j'ai peur qu'elle m'abandonne, à m'écouter les nombreuses fois également où je plonge dans les idées noires tant je suis épuisée de ce parcours.

 

Une amie chef de choeur est aussi très présente, très psychologue, j'ai la chance de pouvoir expliquer ce que je ressens sans avoir l'air d'une extra-terrestre.

 

Malgré ça pourtant tout reste si difficile, même encore aujourd'hui je ne sais pas ce que c'est qu'aller bien une semaine d'affilée.

 

Les années passent et vers 2009 , le miracle tant attendu arrive, quelques larmes coulent enfin chez ma psychologue, moment inespéré qui me fait dire que peut-être c'est possible, que peut-être je ne vais pas rester enfermée à vie dans ce cauchemar.

Bien sûr elles ne seront pas si fréquentes ces larmes, mais enfin je sais qu'elles peuvent venir et c'est un soulagement immense.

 

A la même époque ou peu après, la culpabilité commence à totalement me quitter, surtout celle qui concernait un point précis, oui notre corps d'enfant, d'ado peut réagir sous les mains d'un monstre et aussi dérangeant que cela soit à entendre de l'extérieur, c'est ce qui nous détruit le plus et nous apporte le plus de culpabilité et de dégoût de soi-même.

 

Logiquement et au fil des mois arrive de plus en plus souvent le besoin de le confronter, je ne sais pas encore comment et je repousse ça de toutes mes forces, mais je me retrouve à nouveau avec ce dilemme besoin/peur qui me donne envie me tuer, c'est d'ailleurs là qu'aura lieu ma deuxième hospitalisation, dont je partirai au bout de 3 jours pour ne pas avoir accepté le traitement médicamenteux proposé.

 

Le besoin enfle et m'étouffe, je suis terrifiée, mais l'évidence s'impose de plus en plus et devient un besoin vital, il faut que je porte plainte, il faut que je lui fasse passer ce message que c'est fini, j'ai compris sa stratégie, je ne me sens plus coupable.

Après mûre décision et un parcours du combattant pour obtenir un rdv, je porte plainte le 27 janvier 2011 dans des conditions d'accueil lamentable de la part du cerbère qui m'a reçue 45 ridicules minutes pour une affaire parlant de 6 ans de viols et d'attouchements quotidiens.

 

A partir de là je ne maîtrise plus rien et je vais passer des mois à vouloir soit me tuer soit retirer ma plainte. L'attente ne va rien arranger puisque pendant 16 longs mois il ne se passera absolument rien, pas le moindre début d'enquête, pas la moindre audition, rien.

 

Nous voilà en 2012, le 29 mai et je reçois un message à midi pour me dire que 3h plus tard je devrai être à Amiens devant mon agresseur.

Je souhaitais cette confrontation mais mes amis étaient partis en cure et je me suis retrouvée seule physiquement le soir-même, après avoir passé 30 minutes en pleurs en écoutant chacun des mots de ce taré. Insupportable violence que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi.

 

Depuis cette date tout s'enchaîne assez vite, le Procureur décide de poursuivre, mon agresseur , ma mère et moi sommes auditionnés chez la juge d'Instruction en septembre, séparément bien sûr et mon agresseur passe 2 expertises, l'une psychiatrique, l'autre psychologique, qui s'avèreront totalement contradictoires, d'où deux futures contre-expertises à venir.

J'attends pour ma part d'être convoquée à mon expertise psychologique.

 

Aujourd'hui j'en suis là, plongée depuis bientôt 2 ans dans des angoisses insupportables et une procédure où je me sens un pion parmi tous ces professionnels.

Chaque courrier, chaque mail, chaque lettre recommandée me mettent à terre, je ne tiens pas le choc face à la procédure qui pourtant est loin d'être finie puisque la juge souhaite que je sois à nouveau confrontée à mon agresseur.

 

Dix ans, dix ans de mots posés, dix ans de larmes versées, dix ans d'envie d'en finir, pendant que lui vit tranquillement sa vie de parasite et se fout totalement de ce qu'on lui reproche.

 

Dix ans dont sept ans de thérapie et je ne sais toujours pas ce que c'est qu'aller bien pendant juste une semaine, une toute petite semaine.

Alors oui ça use car le quotidien est une lutte permanente, tout demande un effort démultiplié par rapport au quotidien des gens "normaux" . Travailler, passer des coups de fils, aller vers les autres, s'occuper de son intérieur, tout devient épuisant quand on ne voit aucun sens à la vie et aucune fin à ce mal-être infini qui depuis deux ans est remué en permanence par la procédure judiciaire.

 

Souvent j'ai honte de ces 10 ans passés sans grandes avancées, sans réel mieux-être. Et pourtant je sais par exemple que je n'aurais pas pu mettre moins de temps pour en arriver à porter plainte.

Mais je suis si fatiguée, usée, j'ai envie de crier parfois que c'est injuste et je ne le fais pas parce qu'à quoi bon ? Je ne suis pas la seule au monde à avoir des problèmes...

 

Mais oui je n'en peux plus, il ne faut pas me demander de tourner la page ou d'être forte, je ne le suis pas, simplement je survis par obligation en attendant de peut-être un jour ressentir une flamme de vraie vie en moi.

 

Dix ans, dix ans d'un parcours qui ressemble à tant d'autres, toutes ces autres que vous ne connaissez pas, ou que vous connaissez sans le savoir.

Par pitié ne jugez jamais trop hâtivement quelqu'un qui a "tout pour être heureux" alors que peut-être en silence, derrière son sourire elle est en train de penser au cauchemar qu'elle a fait cette nuit et où son père la violait une énième fois.

 

Notre existence fait peur, pour vous, pour vos enfants, mais nous sommes dans chacune de vos familles, dans chacun de vos groupes d'amis ou de vos élèves. Vous n'avez pas le droit de fermer les yeux.

 

Dix ans, et mon parcours n'est pas atypique, ou alors il l'est parce que de nombreuses victimes que je connais sont en plus en invalidité, travailleur handicapé, allant d'HP en HP, de TS en mutilations, de mises en danger en appels au secours.

 

Dix ans pour tenter de revivre, et aucune certitude que j'y parviendrai, même si autour de moi on y croit pour moi.

 

Et pour finir, un merci tout spécial à tout ce soutien apporté par mes twittamis de Twitter qui n'imaginent pas comme ils sont importants pour moi depuis que je les connais. Merci d'être là.

Publié dans émotions en vrac...

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Travailler

Publié le par Opale

Le travail et moi, c'est une histoire pour le moins compliquée.

Dit comme ça, ça fait un peu "feignasse" alors qu'a priori pas du tout (enfin j'espère!) 

 

Tout commence (ou finit ?) en juin 2001 , quand après avoir enchaîné un bac littéraire, un DEUG et une licence d'espagnol puis une année à l'IUFM, je passe le concours de professeur des écoles...pas très en forme moralement les dernières semaines, sans trop comprendre pourquoi.

Les épreuves se passent, le jour J arrive, jour du dernier oral sur mon dossier de stage. Je me prépare dans la salle, grand vide dans ma tête.

Que s'est-il passé ce jour-là ? Je ne le sais toujours pas mais en tout cas je ne suis pas allée voir mon jury, je suis partie m'enfermer dans les toilettes. Fin de l'histoire et des projets.

Quelques jours plus tard, j'ai su qu'il m'aurait suffi d'avoir 6/20 à cet oral pour être reçue sur liste principale.

 

Six mois plus tard, après avoir plus ou moins traîné ma peine à la maison, je me dis qu'il est temps de trouver du travail.

J'envoie des candidatures spontanées, j'écume les boîtes d'intérim. Mes diplômes ne servent à rien à part à enseigner, j'en suis bien consciente, cette licence c'est du vent.

 

Février 2002 je trouve un premier CDD , d'autres suivront, je prends ce qui passe, même un mois à mi-temps. de la saisie informatique essentiellement.

MSA, caisse des artisans, ADMR, service de l'état civil , je ne reste pas trop longtemps au chômage entre deux CDD.

J'ai même failli présenter le karaoké "star academy" dans un magasin de jouets à Noël ! Il faut croire que je n'ai pas trop changé de couleur quand la responsable m'a expliqué que je chanterais et ferais chanter les gens dans le magasin "oh non ça ne me dérange pas du tout" . Tu parles. Par chance j'ai été prise ailleurs.

 

Début 2003 j'ai trouvé un CDD plus long à la CPAM.

Début 2003 oui, c'est à dire pile au moment où j'ai commencé à poser les premiers mots sur mon histoire, sur le forum d'une association. Je vivais toujours chez ma mère et mon agresseur.

Peu de temps après je n'en pouvais plus et je décidais que forte de mon petit CDD, de ma volonté à trouver du travail et de 7 mois de droits ouverts au chômage, j'allais prendre mon indépendance.

 

Mai 2003, ça y est je rentre dans mon studio, bientôt 25 ans, il était temps. Il me reste encore 3 mois à faire à la CPAM.

Cela pourrait être une chouette période mais tout s'effondre, non seulement j'ai posé les premiers mots sur mon passé mais en plus je n'ai plus à me cacher de personne puisque je vis seule.

Le vernis craque, des crises de larmes épuisantes, des crises que j'appelais à l'époque "crises de besoin de bras", l'enfer est entré chez moi.

 

Je continue à aller travailler mais chaque matin et chaque soir je suis effondrée. Personne n'est au courant de ma détresse et encore moins de mon passé, à part l'asso Sos Inceste.

Chaque matin j'écris sur leur forum que je veux mourir, que je n'ai pas la force. Je leur écris que je ne suis pas adulte, qu'on m'a "kidnappée" dans l'enfance et mise dans un monde d'adultes.

Chaque matin je leur dis que j'ai le sentiment de tuer cette petite fille pour aller travailler comme un robot.

 

Une fois passé la porte du travail, je souris, je plaisante, ma collègue est ravie, elle passe son temps à rire.

Puis je rentre chez moi le soir et tout recommence, des larmes à n'en plus finir, que je stoppe net au moindre coup de téléphone. Parfaite comédienne.

Chaque soir je pense que c'est le dernier, chaque soir je pense que je ne tiendrai pas une journée de plus, chaque soir j'écris "pas demain, pitié, pas demain"

Cet enfer va durer au moins deux ans, dont une grande partie sans aucun soutien, ni thérapeutique ni médicamenteux.

 

Entre deux je passerai un concours dans la fonction publique pour stabiliser ma situation et je changerai de ville.

Mais à chaque fois le même effondrement, à m'en mettre en danger à force de pleurer tout en conduisant ma petite voiture sans permis...et toujours la bonne humeur en arrivant, cette bonne humeur que mes collègues loueront tant.

 

Pendant ces 2 ou 3 ans, on m'a conseillé de m'arrêter, je n'ai jamais voulu, je devais "tenir", c'était ainsi et j'avais trop peur des conséquences financières.

Ce qui devait arriver est arrivé, à peine titularisée, au début de ma thérapie, j'ai pris 10 lysanxia, je voulais oublier, faire taire la souffrance, mais je ne me suis même pas endormie, juste un petit moment de flottement, ne me souvenant plus que j'avais activé le rappel automatique d'une amie occupée qui m'a fait jeter le reste des médicaments à la poubelle.

Pas de grosse mise en danger mais assez pour que mon médecin m'arrête et me suggère une hospitalisation en clinique psy.

Ca a été le début de très longs et nombreux arrêts: octobre 2005 à septembre 2006, novembre 2008 à septembre 2009, janvier 2010 à mai 2011, octobre 2011à novembre 2012, avec parfois entre deux de petits arrêts lors des reprises.

 

J'ai cherché encore et encore pourquoi j'avais tant de mal à tenir au boulot, pourquoi ça dévorait autant toute mon énergie au point que chaque matin je me voyais dans ma tête me faire du mal.

Je me suis même demandée si le travail ne me renvoyait pas aux abus qui avaient lieu principalement quand ma mère partait travailler pour sa nuit.

 

Je ne sais pas mais j'en suis là à me débattre pour tenir, à m'en vouloir de mes arrêts , à ne pas savoir si c'est justifié, à me demander si c'est lié à mon état ou à l'échec auquel me renvoie ce type de travail.

Je sais juste que c'est épuisant, que j'ai honte, je tente de tenir, je tente d'être "comme tout le monde", je me dis que je dois laisser mes soucis chez moi.

Et encore une fois, à me sentir vidée de toute énergie par cet effort permanent du masque social au travail, j'ai purement et simplement envie de mourir.

Publié dans émotions en vrac...

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