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C'est réel...

Publié le par Opale

Je crois que, même si je rechigne à l'accepter, il est là le plus gros noeud de ma peur, de ma terreur face à l'approche du procès.

Je l'ai déjà dit dans d'autres articles : ils vont prononcer des mots "sales", décrire les faits, je vais devoir moi aussi les décrire en répondant à des questions, Taré 1er verra sa vie étudiée sous toutes les coutures, ma mère, ma soeur témoigneront. J'ai peur de tout cela, je ne veux pas de tout cela, je veux fuir tout cela, je veux mourir même pour ne pas y aller.

Mais au fond le problème est ailleurs...dans une partie de moi qui lutte encore contre l'évidence. Car si la présidente, le procureur, les avocates, lui, moi, ma mère, ma soeur et d'autres encore vont dire ce qu'ils ont à dire, vont rappeler ces faits, vont tenter de chercher s'il y a suffisamment de matière à condamner Taré 1er c'est pour une raison, une seule : c'est réel, ça a existé, et je ne veux telllement, tellement pas de ça.

Je ne sais pas vraiment si dans l'esprit de quelqu'un qui n'est ni psy ni victime il est facilement compréhensible que 12 ans après la première parole, après tout un travail sur soi, après avoir quitté la honte et la culpabilité, on puisse encore, quelque part là tout au fond et malgré le fait d'avoir porté plainte, avoir envie que tout cela soit faux.

Bien sûr je sais que c'est vrai, bien sûr je n'ai pas le moindre doute sur ce que j'ai dénoncé, bien sûr. Et pourtant...

Pourtant il y a une partie, une si infime mais si puissante partie de moi qui voit et ressent à quel point la douleur peut être pire, à quel point réaliser pleinement à 100% et non plus disons à 92% peut faire approcher la folie, injecter une douleur quasi animale dans les veines , donner envie de hurler, de supplier pour que ce soit faux, pour avoir rêvé, cauchemardé, pour s'être trompée.

Cette petite partie qui aurait voulu que l'histoire se passe ainsi : " Opale 7 ans et 3 mois perd son grand frère puis 3 mois plus tard son papa. C'est terrible mais sa maman veut leur offrir une nouvelle chance et Gentil 1er arrive dans leur vie , les rend heureuses . Ainsi, Opale n'oubliera jamais son papa, mais Gentil 1er l'aidera à grandir, à devenir libre, à oser et aimer vivre pour devenir au final une femme épanouie."

Sauf que...

La vraie histoire ça n'est pas cela . Gentil 1er n'a existé que dans la tête de l'Opale de 8 ans qui a espéré recevoir à nouveau l'amour violemment perdu. Mais Gentil 1er n'a pas vécu, il était Taré 1er, juste un fou bien décidé à piétiner tous les éclats d'amour restants, tous les espoirs, tout l'avenir , bien décidé aussi 4 ans plus tard à avoir une poupée à lui, de chair et d'os, vivante, obéissante et soumise. Alors au lieu de l'apprendre à grandir il apprit à Opale 8 ans la peur, la violence, il lui apprit à ne pas faire de bruit pendant la télé, pendant les mots croisés, pendant tout en fait . Il lui apprit que le danger est partout, qu'on ne va pas jouer dehors car on ne sait jamais, il lui apprit sans le savoir à reconnaître à sa façon de mettre la clé dans la serrure s'il était ivre ou non . Plus tard il lui apprit comment être une bonne poupée, soumise, obéissante et ne révélant pas son sale secret, pour qu'elle devienne au final une femme terrifiée dont il pourrait peut-être abuser encore et encore .

Oui c'est réel, oui ça a existé . Taré 1er non je n'ai pas rêvé, ce n'est pas un cauchemar même si ça y ressemble . Tes mains se sont posées bien réellement, partout où tu en avais envie . Ton cerveau pervers a trouvé des idées bien réelles pour te faire plaisir en observant ta poupée de chair et d'os tout en lui laissant croire qu'elle était d'accord, qu'elle était complice, que tout était normal.

Non je n'ai pas rêvé tes questions, tes commentaires, je n'ai pas rêvé ce verre d'eau et ce sopalin que tu m'apportais à la fin , je n'ai pas rêvé. Même si je ne l'ai pas dit au flic je n'ai pas rêvé la chose la plus humiliante que tu aies pu me faire subir et qu'évidemment je ne raconterai pas ici . Je n'ai pas rêvé les abus incessants, chaque jour , pas un seul jour en 6 ans tu ne t'es arrêté . Bien sûr tu n'avais pas toujours le temps désiré, parfois maman ne travaillait pas, parfois elle n'allait pas en courses, parfois elle était juste pour 2 mn dans la pièce d'à côté, mais pendant ces deux minutes tu trouvais le moyen, de loin , de faire un geste explicite vers ma poitrine. Jamais, plus jamais tu n'as cessé de penser à ça, de ces gestes de loin quand tu n'étais pas seul, à ces soirées entières quand maman travaillait , tu n'as plus vu autre chose en moi que cela, plus jamais. Et ça hélas, je ne l'ai pas rêvé.

Taré 1er, si tu savais à quel point je donnerais tout pour que tu aies été Gentil 1er , pour savoir ce que c'est de faire du vélo avec toi, se promener en forêt, faire un pique-nique, t'écouter m'apprendre des choses avec bienveillance. Mais ça n'est jamais arrivé , tu as tout détruit et tu m'as imposé une vie plate, sans sortie, sans promenade, sans complicité, une vie totalement vide de sens et de repères . Tu te plaisais à raconter ton enfance à la campagne, tes jeux. Tu osais parler de Noël en famille que tu avais vécu, c'était si cruel alors que tu nous faisais passer les Noël dans la peur, la solitude et la tristesse .

Alors tu vois ils vont tout dire au Tribunal, tout ce que tu m'as fait en terme d'abus sexuels, car pour le reste, même si ça m'a détruit ça ne peut pas rentrer dans le cadre d'une plainte. Ils vont tout dire parce que c'est vrai. Ils vont tout dire parce que jamais Opale 8 ans n'a eu un papa de substitution. Ils vont tout dire parce qu'elle a passé des nuits entières éveillée à attendre qu'enfin la lumière s'éteigne dans la salle et que tu ailles te coucher . Ils vont tout dire parce que tu as massacré , étouffé, piétiné tout ce qui aurait pu exister d'espoir et de vie en moi . Ils vont tout dire parce qu'aujourd'hui à cause de toi, j'ai tout à réapprendre, parce qu'aujourd'hui entendre quelqu'un raconter un banal souvenir de promenade en famille me brise le coeur. Mais surtout ils vont tout dire parce que c'est vrai que tu m'as utilisée, c'est vrai que du jour où tu as commencé tu n'as vu en moi que de la chair et de la peau à caresser, parce que je n'étais plus rien, à tes yeux et donc aux miens, rien d'autre qu'une salope d'ado comme je l'ai pensé longtemps.

Ils vont tout dire pour ça . Et je veux tellement pas . Je ne peux que sauver mon avenir, je ne peux que reconstruire sur les ruines. Je dois accepter que tu as bousillé mon enfance, mon adolescence et qu'elles ne reviendront pas . Je dois accepter d'être comme quelqu'un qui doit réapprendre à marcher avec une jambe en moins, sauf que ma prothèse à moi ne se voit pas.

C'est réel et même là en l'écrivant je suis loin, si loin, coupée de mes émotions pour me protéger encore de la douleur, me protéger du tsunami qui va bientôt me tomber dessus quand tous ces gens assermentés vont officiellement prononcer, dire, raconter ce que tu m'as fait .

Je ne veux pas de ce procès, je ne veux pas y aller, car je ne veux pas que cela me concerne.

Mais c'est réel.

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Publié dans émotions en vrac...

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Les mots...

Publié le par Opale

Depuis l'ouverture de ce blog, il y en a eu des mots, des centaines, des milliers de mots alignés ici pour dire ma peur, ma douleur, mes espoirs, mes souvenirs, la procédure. Jamais de mots "sales" c'est à dire décrivant clairement les abus. Il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais, à la fois par pudeur et difficulté à les écrire et à la fois pour ne pas choquer.

Ces derniers jours, à l'approche du procès, les mots me hantent, des centaines de mots de toutes sortes, tous en lien de près ou de loin avec les abus, ce que j'ai subi, et les conséquences.

Les mots entendus, les mots dits, les mots pensés, les mots redoutés, les mots murmurés, les mots pleurés, les mots cachés, les mots indicibles, les mots qu'on veut taire mais hurler, les mots qu'on veut contenir mais vomir, tous les mots.

Il y a eu les tout premiers de mon accès à la parole en 2003, je m'en souviens encore, un titre de message posé sur le forum de l'asso Sos Inceste pour Revivre. Ces mots étaient "coupable ou victime ?" . En effet je n'en savais rien, et je posais sincèrement la question, après des années à avoir tenté d'oublier, à avoir tenté de me convaincre que je devais accepter mes "erreurs de jeunesse", me pardonner d'avoir été "une salope d'ado" comme je le pensais alors.

On m'a répondu "victime" et ce mot est devenu pendant très longtemps le mot le plus horrible et violent, tant de fois ma maman de coeur l'a prononcé et tant de fois en réaction je sentais comme une bombe dans mon ventre lui répondant "non non non" pendant qu'elle tentait de m'apaiser, de me faire admettre que si, que c'était vrai, que je n'étais pas cette coupable , cette complice que je pensais être, mais que j'avais été victime, pantin donc, jouet.

Il y a eu des tas et des tas de mots confiés à l'asso , sur le forum et au téléphone, des mots crachés entre deux hyperventilations, des mots douloureux et libérateurs à la fois. Puis il y a eu cette bombe de mots que moi j'ai lâchée sur ma mère, un jour comme ça en 5 mn dans la voiture, juste avant une formation . "Maman, faut que je te dise quelque chose, il m'a touchée. " Ces mots qui l'ont assomée, ces mots que je lui ai interdit de répéter à Taré 1er tant je craignais qu'il nous tue. Ces mots lâchés avant de partir et d'agir comme si de rien n'était pendant une journée de formation. De ma part elle ne saura rien de plus à part mon âge, pour le reste je refuserai toujours de détailler, d'expliquer, plus tard la police s'en chargera en partie et la juge aussi lors de son audition.

Il y a eu les mots en thérapie, sur tous les tons, du plus monocorde au plus désespéré , du plus murmuré au plus "crié" des sanglots dans la voix. Il y a eu tous ses mots à elle ma psychologue face à moi , "ce n'est pas que vous êtes nulle c'est que vous êtes sacrément amochée" "il était pervers" "s'il était arrivé vers vos 3 ans vous seriez probablement psychotique à l'heure actuelle " " quand vous cesserez de mettre votre énergie à nier ce passé vous soulèverez des montagnes" . Tous ces mots et tant d'autres, doux ou violents, sérieux ou taquins, mais toujours aidants.

Et puis, et puis...Il y a eu le début de tout , ses mots à lui. Si on ne connaissait pas le contexte on aurait pu croire à des mots sympathiques. D'ailleurs moi dans le flou de ce carnage, du haut de mes 12 ans et jusque mes 18 ans, je n'y ai pas vu d'agression, de violence, je n'ai pas pu reconnaître ça dans des mots qui étaient aux antipodes de la violence des nuits d'alcool.

Ses mots, les tout premiers , lors de la toute première fois , quand alors que j'étais figée ne comprenant pas ce que venaient faire ses mains sous mon t-shirt et ailleurs, il m'a demandé si ça allait . "Ca va ? " Je me rappelle du ton, calme, quasi empathique et de l'impossibilité de répondre autre chose que "oui" , tout en ne sachant qu'à peine à quoi je répondais. Comment dire "non ça ne va pas" quand visiblement il est "gentil" , quand il ne crie pas, quand il n'est pas violent ?

Il y a eu ces mots , si sûr de lui quand un jour je lui ai dit que ce n'était "pas bien ce qu'on faisait" , il n'a pas eu peur, il n'a pas craint que je répète ce qui se passait, il m'a juste répondu "c'est comme un cours" . Un cours, c'est tout. Fin de l'histoire.

Puis tous ces mots au quotidien quand il n'avait que peu de temps, quand je portais t-shirt + chemise en jean + sweat-shirt . Alors pour lui ce n'était "pas pratique" comme il disait, "on ne sent rien" . Tout cela dit avec le sourire, comme un rire, comme un jeu, et du haut de mes 12 ans je "riais" aussi tout en ressentant un malaise que je ne savais pas nommer.

Ses mots, ses mots et ses ignobles questions, celles qui m'ont hantée si longtemps et me hantent encore aujourd'hui, cause entre autre de cet article. Des questions oui, pendant les abus , les "c'est bien comme ça ? c'est pas trop fort ? Tu veux que j'arrête ? "

Que répondre , putain que répondre ? J'ai donné des réponses oui, mais j'ai su plus tard qu'elles ne venaient pas de mon cerveau mais du sien. Le mien de cerveau ne savait plus parler, il n'était qu'un perroquet bien appris, conditionné. Et cette putain de fausse sollicitude, ce putain de geste qu'aujourd'hui je vis comme ignoble et cruel mais qui me perdait autrefois, quand à chaque "fin" il me demandait si je voulais un verre d'eau et m'en apportait un. Juste envie de vomir face à ça.

Les mots, les miens, ces fausse réponses qu'il me dictait, ces mots uniquement pensés quand je me suis dit dès la 1ère seconde du 1er abus "elle ne doit pas arriver" en pensant à ma mère, me sentant déjà coupable, complice, salope ado décevante. Mes mots qui n'ont pas pu dire non, pas pu crier, pas pu hurler de peur. Mes mots ligotés par l'emprise, tout comme mon corps devenu un simple jouet .

Mais aussi mes mots, plus tard, beaucoup beaucoup plus tard , quand je parlais de moi à l'asso, des mots durs, "nulle, conne, moche, coupable, sale " , les mots de douleurs , les mots de peur soudaine quand on regresse face à un autre mot que l'on n'a pas anticipé et que la personne en face va prononcer.

Et puis tous ces mots "sales" , que je n'écrirai pas, mais que j'ai dû dire et redire tant de fois pendant la procédure , mots qui vont être dits et répétés à l'infini au procès, prononcés jusqu'à la nausée. Mots "sales" non pas en eux-mêmes, eux qui sont finalement souvent de simples mots anatomiques décrivant les abus, mais sales parce que longtemps j'ai pensé qu'ils me salissaient, et parce qu'encore aujourd'hui si je les écris ou les prononce j'ai envie de m'excuser, avec ce sentiment de salir la personne qui les entend. J'ai encore beaucoup de mal à admettre que pour une personne lambda ces mots ne sont pas sales , qu'ils ne sont comme dit ma psy que "salis par ce qu'IL en a fait" . Ces mots dans un contexte d'amour entre deux adultes consentants pourraient même être beaux il paraît...Mais pour moi ces mots, surtout dits par les autres comme cela sera le cas au procès, me projettent vite et violemment dans le souvenir, dans la réalité , mettent un focus sur telle ou telle partie du corps, qu'il a vue, touchée , commentée (encore des mots...) , mettent un focus sur le fait que ce qu'il faisait était pour son plaisir, sans aucun intérêt pour ce que j'étais moi comme être humain, sans souci pour l'humiliation subie, sans souci pour mon âge, pour ma peur, pour ce moi figé qui ne pouvait qu'agir comme un pantin programmé.

Les mots, ces mots pourtant aussi dits lors du dépôt de plainte, parce qu'il le faut, parce qu'on se doit d'être très précis et de répondre à ces questions glauques mais hélas nécessaires . Ces mots qui de ce fait ont servi à dénoncer, à dire, à hurler la vérité. Ces mots pour lui redonner sa culpabilité.

Les derniers mots que je veux retenir pour le moment, c'est ceux que je lui ai adressés lors de la première confrontation, quand le policier a dit "Mlle X , Monsieur dit ne pas avoir souvenance des faits, qu'avez-vous à dire ? " , j'ai alors répondu que j'étais sûre qu'il se souvenait, que moi j'aimerais bien avoir oublié, et que j'espérais qu'il n'oublierait pas de ne pas recommencer.

Dans moins de deux mois ce sera le procès, son procès. Et à nouveau des centaines, des milliers de mots vont se dire, s'écrire, se battre. Des mots pour défendre, des mots pour comprendre, des mots pour dénoncer, des mots pour expliquer. Je suis terrifiée à l'idée de m'y noyer, à l'idée de laisser la vague de mots m'emporter vers le passé et me faire revivre tout cela. J'aimerais avoir mes mots à moi, tout prêts à être dégainés, je tente d'y réfléchir mais je ne peux pas imaginer tout ce qu'on me demandera et surtout, surtout, je ne peux pas savoir quand j'entendrai tous ces mots, alors je n'aurai pas le temps de préparer mon armure anti-émotion. De ça j'ai peur. Me noyer sous les mots.

En parlant de mot, c'est toi qui auras le mot de la fin au procès, c'est ainsi , c'est toujours l'accusé qui a le mot de la fin. Je crois que là pour le moment , je n'en ai que quelques uns que j'aimerais te hurler ce jour-là de toutes mes forces même si je sais que je n'en aurai pas le droit. "Crève, par pitié crève, tu ne sers à rien, tu n'as su faire que le mal, crève je n'en peux plus de toi, donne-moi au moins ça "

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Le regret...

Publié le par Opale

Le regret, cette chose capable de vous épuiser le coeur par une simple pensée.

Pendant ces quatre années de procédure, il a été là irrégulièrement . Parfois il me lâchait complètement, me laissait penser que j'avais eu raison. D'autres fois, il me terrassait au point de vouloir mourir, au point de me sentir face au "plus jamais" de la mort , on peut cogner, frapper, crier, il est trop tard pour revenir en arrière.

Il est si difficile à faire entendre, à faire comprendre ce regret. D'abord parce qu'une grande majorité de gens est formatée par le discours qui dit qu'une victime pour se reconstruire, pour être "reconnue" , pour revivre, pour être résiliente, pour tout ce vocabulaire miracle qu'on vous sert quand vous n'avez pas encore parlé, ou pas encore porté plainte, qu'une victime DOIT porter plainte .

La victime parle, va en thérapie, porte plainte, est reconnue victime et abracadabra elle va mieux car la justice a reconnu qu'elle est victime et qu'il est coupable. Sauf que non . Déjà dans beaucoup beaucoup de cas c'est "elle porte plainte et son dossier est classé sans suite" . Pour celles et ceux qui passent la barrière du sans suite, il y a encore souvent "l'instruction est finie et il y a non-lieu faute de preuves" (avant procès donc ) . Pour les autres qui comme moi devraient peut-être jouer au loto car gros coup de bol l'affaire va jusqu'au procès, on a les acquittements faute de preuves, ou les peines ridicules.

Mais il ne s'agit pas de ça, il s'agit d'entendre à quel point avant d'EVENTUELLEMENT aider la victime à se reconstruire, porter plainte est ultra violent. Et ça on ne le dit pas, pas souvent, pas assez, pas aux "non-victimes". Aux victimes on leur dit, un peu mais pas trop pour ne pas qu'elles changent d'avis . Ou on leur explique en long et en large qu'elles n'ont rien à craindre, c'est pas leur procès, c'est lui le coupable, c'est lui qui doit avoir peur, honte etc. Sauf que non, non plus . Bien sûr il n'y a rien à craindre on ne va pas être condamné , on ne va pas aller en taule, on ne va pas avoir les menottes, mais le danger qui plane est bien plus fort, beaucoup plus fort que tout ça . Le danger c'est le passé, c'est la terreur, c'est voir, entendre l'abuseur, c'est redire chaque détail de chaque acte, c'est entendre des experts parler de votre sexualité, de votre personnalité , c'est entendre via votre avocat à quel point vous êtes démoli, c'est entendre via la sienne à quel point il a je ne sais quelles circonstances atténuantes ou une auréole au dessus de la tête faisant que jamais il n'aurait fait ça .

Le danger c'est leur voix, leur visage, le danger c'est la peur, les larmes, l'effondrement, la dissociation , les flashs, l'envie de vomir, et sûrement bien d'autres choses, chaque victime ayant son propre ressenti (et ne regrettant d'ailleurs pas forcément d'avoir porté plainte, je ne généralise pas ) .

Le regret, mon regret, il est difficile à faire comprendre . "Tu as porté plainte donc tu savais qu'il pouvait y avoir un procès ! " . Oui mais non. Enfin si. Mais non. Tout ce que je dis avant, oui je le savais et c'est pour ça que je ne voulais absolument pas porter plainte, pour ça que je n'en ressentais absolument pas le besoin, et que je répondais que c'était hors de question si on m'en parlait . Sauf que l'inconscient est ce qu'il est et qu'un jour il est devenu vital de le confronter et quand il n'y a pas encore prescription, la façon la plus "simple" d'avoir une confrontation c'est le dépôt de plainte. Alors je me suis convaincue, à tort et sans le réaliser vraiment, que de toute façon mon dossier serait classé sans suite. Et en toute logique, personne ne m'a dit le contraire puisque c'est ce qui arrive dans la majorité des cas pour ces affaires très anciennes et donc sans l'ombre d'une preuve. J'ai soudain mis dans une boîte ce que je savais de la justice et j'ai enfoui tout ça le temps de porter plainte. Puis je suis sortie du bureau du policier, avec qui en plus ça ne s'était pas particulièrement bien passé, ce type n'ayant daigné prendre que 45 mn de son temps pour ce qui en général dure au moins 2 ou 3 heures, le tout en refusant de me poser vraiment des questions...

Bref je suis sortie de là, j'avais déposé plainte et je voulais deux choses : une confrontation et que mon dossier soit classé sans suite. J'ai eu la confrontation, 16 mois plus tard, mais pas le classement, et ce qui dans la logique des gens aurait dû me réjouir m'a fait crever de regrets car désormais il était trop tard, plus de retour en arrière possible, plus de maîtrise de mon histoire et de la machine judiciaire. Et perdre la maîtrise , pour une victime de viols , d'inceste, c'est souvent totalement insupportable, c'est retrouver cette situation passée où on n'a pu que subir sans rien faire.

Personne ne peut juger mon regret, tout comme je ne jugerai le regret de personne, ou au contraire tout comme je ne jugerai pas quelqu'un qui me dirait que la plainte, le procès lui a sauvé la vie.

Aujourd'hui, à 2 mois du procès, après avoir eu mon avocate au téléphone hier, le regret revient violemment. Parce qu'elle m'a redit, ré-expliqué , la première matinée qui serait totalement consacrée à la vie de Taré 1er, l'après-midi où l'on commencerait à parler des abus, où je serai interrogée, où il se dira toutes ces choses horribles. Elle m'a expliqué qu'une journée de procès c'est environ 9h d'audience , elle m'a expliqué qu'elle et moi on va prendre un rdv de plusieurs heures à son cabinet pour s'entraîner à tout ça "parce que là-bas quand ils vous interrogeront vous serez debout, il y aura tout le monde , ça va se jouer sur l'impression que vous donnez, sur le fait que vous êtes crédible et savez vous exprimer...". Elle m'a rappelé aussi qu'il y a un risque bien réel d'acquittement puisque nous sommes parole contre parole et que je dois m'y préparer. Elle a été bien, vraiment, réellement, pour la première fois on a pu se parler , j'ai senti qu'elle a écouté même si on n'est pas resté longtemps en conversation. Mais elle m'a rappelé (ou appris) tout ça et j'ai juste envie de fuir, parce que pour moi ce procès ce n'est rien d'autre que deux jours horribles à subir. Je n'y vois rien de positif, de constructif.

J'ai voulu la première confrontation, ça a été ultra violent mais je la voulais et ça m'a aidée, lire les différents PV d'auditions m'a aussi aidée à apprendre des choses sur lui puisque je ne connaissais rien ou des mensonges, et ça l'a fait tomber de son piédestal. D'homme "bionique" et immortel comme une partie de moi le percevait, il est passé à parasite minable et fou dont je n'ai (presque) plus peur qu'il me tue . (presque car ça revient un peu à l'idée de sa sortie de prison s'il y va . ) C'est tout ce dont j'avais besoin, de rien d'autre . Que la justice me dise victime ou pas m'importe peu dans le sens où si j'ai porté plainte c'est que j'avais enfin compris que je n'étais coupable de rien, sinon je n'aurais pas pu.

Alors me revoilà avec ce regret, immense, violent, dévastateur, ce sentiment d'avoir fait la plus grosse connerie de ma vie le 27 janvier 2011 . Si le chemin était à refaire, je parlerais oui, j'irais en thérapie, mais je ne porterais pas plainte. J'ai parfois regretté d'avoir simplement parlé, parce que cette parole qui se libère, c'est aussi la carapace qui se brise et tout qui explose, une bombe qui souffle sur l'avenir d'un coup, une souffrance qu'on n'avait pas conscience d'avoir en soi, c'est tout ça parler. Mais malgré ces moments de regret je sais que je recommencerais, il le fallait, pour tenter d'apprendre à vivre, il le fallait ne serait-ce que parce que ça a permis qu'il dégage enfin de notre vie, de notre quotidien, de chez ma mère . Il le fallait pour que je sache que non je n'étais pas une salope d'ado et que je n'avais pas à assumer ce que je pensais être "mes erreurs de jeunesse" , il le fallait pour que je sache. Je ne regrette pas d'avoir parlé et je le referais s'il le fallait. Mais la plainte non, ces quatre années d'attente, de peur, ces auditions, dire et redire les faits, les entendre dits et redits, le voir lui faire son cirque et s'amuser comme dit mon avocate, puis donc subir ces 2 jours d'audience, non, c'est trop, c'est trop dur. Je ne parle que de moi, je ne dis évidemment pas que la plainte n'aide pas certaines victimes, mais pour le moment j'ai plus l'impression d'avoir été démolie qu'autre chose, d'avoir lutté pour me reconstruire tout en m'épuisant en même temps dans la procédure, ce qui du coup a freiné le reste.

Hier soir, ce matin, je regrette de toutes mes forces. Peut-être que ça passera à nouveau, peut-être que quelque chose changera , peut-être que comme le pense ma maman de coeur je suis plutôt dans le déni, dans la peur d'entendre la réalité des faits, de l'admettre totalement. Peut-être . Mais pour le moment je regrette, je suis épuisée, épuisée et terrifiée.

Non , déposer plainte n'est pas une baguette magique. Ce discours-là qu'on entend encore beaucoup chez les "non avertis" doit cesser , on doit expliquer la réalité aux gens, pour qu'eux-mêmes comprennent ce que leur enfant/voisin/soeur/amie peut vivre face à cela, toute la violence des sentiments, aussi lourds que contradictoires.

Le procès n'est pas un but mais une étape, ça n'est pas de moi mais de ma psychologue . Il y a encore beaucoup à transmettre aux gens sur tout cela.

Ne jugez jamais les réactions d'une victime, jamais. Vous n'êtes pas elle, tout comme elle n'est pas vous .

 

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Publié dans La plainte

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Ils vont le dire...

Publié le par Opale

Ils vont le dire. Ils vont tout dire. Dire et le répéter, dire et me questionner. Tous ces mots que j'ai déjà bien du mal à prononcer moi-même, je vais les entendre.

Ils vont le dire et j'ai envie de vomir, ce n'est peut-être pas le hasard si j'ai vomi pour de vrai cette nuit après avoir écrit à ma psy quelques heures plus tôt "je voudrais tout vomir de ce qui concerne les viols" .

Ils vont dire, ils vont décrire. Ma maman de coeur a tenté de "m'entraîner" , elle en a pourtant dit très très peu, mais déjà je tremblais, déjà je partais loin dans les souvenirs, pour finir par fondre en larmes. Ils vont dire chacun des mots que je n'écrirai jamais ici, tous ces mots "sales" à mes yeux, des mots parfois d'une parfaite banalité pris hors contexte mais qui eux aussi deviennent "sales " dans le cadre des abus.

Ils vont dire le comment, ils vont dire le pourquoi ou tenter de le comprendre. Et dans l'idéal il faudrait que je puisse suffisamment me protéger pour ne pas revivre tout ça, pour ne pas "partir" dans le passé, pour ne pas me dissocier. Tenter de voir le souvenir de l'extérieur, en n'oubliant pas que je ne le subis plus, qu'il ne me fera plus jamais ça , que mon corps a changé, que j'ai grandi, que c'est un souvenir, un "simple" souvenir. C'est ce qu'on a tenté hier chez ma psychologue et c'est encore bien difficile.

Je suis tellement terrifiée à l'idée de les entendre, à l'idée de perdre pied, de redevenir la petite fille, comme lundi dans les bras de ma maman de coeur où je répétais terrifiée et dans de gros sanglots "il va pas le refaire hein ? " ayant perdu la notion du fait que je suis adulte et qu'il ne me touchera plus.

Il ne le refera pas non, plus jamais. Plus jamais ce qu'ils vont dire ne se reproduira , je tente de penser à ça , de penser surtout qu'à chaque mot "sale" qu'ils diront c'est à lui qu'ils rendront sa saleté, sa perversité. Les mots et les gestes lui appartiennent, il sera devant cette Cour pour les assumer, ou ne pas les assumer d'ailleurs, mais cela redeviendra à lui comme ça aurait dû toujours l'être. Ses idées tordues, ses idées glauques, tout ce qu'il a fait et dit, c'est à lui, ça vient de son cerveau à lui, de son imagination à lui, pas de moi.

Ils vont tout dire, enfin pas tout à fait car comme toute victime de violences sexuelles qui dépose plainte je n'ai pas pu tout déclarer. Il reste quelque chose de beaucoup beaucoup trop humiliant pour que quelqu'un d'autre que ma psy et ma maman de coeur en ait connaissance. Et de toute façon ça ne changerait rien à la qualification des faits .

Ils vont tout dire, tout détailler, il y aura les avocats, puis les jurés qui vont pouvoir poser des questions. Impossible de savoir à quoi s'attendre, impossible de prévoir leurs mots et donc le risque de faire une crise de panique en les entendant. Il va falloir lâcher prise et accepter que si je m'effondre, si je pleure, si je panique devant tous ces gens, ce n'est pas grave, c'est "courant" dans ce lieu et comme l'ont dit ma psy et ma maman de coeur, ça ne fera de toute façon que montrer les ravages de ce qui a été subi. Pourtant j'ai peur, ne rien maîtriser, perdre pied, exactement comme sous ses mains, mais là c'est différent, je dois penser que c'est différent. Je suis là pour hurler la vérité, là pour qu'il soit si possible puni, là pour lui faire passer l'envie de recommencer sur quelqu'un d'autre, là pour poser un fardeau et lui rendre ses immondices, là pour tenter d'enfin revivre et pas seulement survivre.

Tu le sais Taré 1er ils vont tout dire, même si ça sera toujours moins que ce que toi et moi nous savons , toujours moins car il y a des mots qui n'existent pas pour décrire l'indescriptible, l'insupportable, l'inimaginable.

J'espère de toutes mes forces que tu seras au moins un peu puni, même si je sais que je dois me préparer à un acquittement , c'est encore trop dur à envisager. T'imaginer libre comme l'air alors que coupable, c'est pour le moment insupportable, et pourtant ils sont des milliers, des centaines de milliers à l'être, soit parce que la justice n'a pu prouver les actes, soit parce que leur victime n'aura jamais pu parler ou n'est même plus en vie pour pouvoir le faire.

Ils vont tout dire Taré 1er, et même si j'ai envie de vomir ils vont dire ce que TU m'as fait.

 

 

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Publié dans La plainte

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