10 ans de parcours...

Publié le par Opale

Dans deux mois cela fera 10 ans, dix années que j'ai parlé pour la première fois de mon passé .

Ca s'arrose ? Ou pas... Je ne sais pas si je dois être fière de ce parcours ou avoir honte d'avancer si lentement.

 

Janvier 2003 donc, me voilà face au Dieu Google, prête à taper "forum inceste" et à voir ce qu'il me propose. Je ne me souviens absolument pas quelles réflexions m'ont amenée à cela. Je sais que j'avais besoin de réponses .

J'arrive sur un premier site où je laisse un message, message que je ferai effacer par le webmaster quelques minutes plus tard, je ne "sens" pas cet endroit.

Je me retrouve ensuite sur le site de l'asso SOS INCESTE POUR REVIVRE (dont les anciens bénévoles que je connais sont désormais sur ce site www.parole-en-marche.org )

Je me souviens encore du titre de mon premier message, c'était "coupable ou victime ? " . J'ai exposé mon histoire, ma culpabilité, j'ai parlé d'un tabou dans le tabou et j'ai eu des réponses, du soutien, de l'écoute.

J'ai échangé avec de plus en plus de victimes au fur et à mesure que le site évoluait, j'ai échangé avec les bénévoles.

J'habitais encore chez ma mère et donc sous le même toit que mon agresseur, j'allais appeler l'asso dans une cabine téléphonique, puis je rentrais et je me retrouvais face à lui. Je passais des soirées à écrire encore et encore sur mon ordi, ma mère se demandant à qui j'écrivais, mais heureusement personne n'avait accès à cet ordinateur.

 

Les premiers cauchemars sont arrivés, puis je me suis mise à ne plus supporter ma mère, ce qui a provoqué en partie mon départ en mai 2003, même si je n'en ai rien laissé paraître.

A partir de là j'ai été happée par ce passé, j'ai commencé à totalement m'effondrer, à gérer très difficilement mon quotidien, mon boulot, ma vie devenait une survie entre les crises de larmes et d'angoisse, les cauchemars et les souvenirs, la culpabilité et la honte.

 

On me suggérait de plus en plus d'oser en parler à ma mère, de démarrer une thérapie, de prendre des anti-dépresseurs, de porter plainte même, mais je refusais tout en bloc.

Je ne ressentais absolument pas le besoin de parler à ma mère, je ne voulais pas non plus qu'un psy "voie" en moi.

 

Les mois passaient, au rythme de cet enfer, illuminé parfois par les concerts chorale et à l'époque par du bénévolat auprès d'un enfant lésé cérébral.

 

Nous voilà en 2004 et je commence de plus en plus à avoir besoin de parler à ma mère, lui dire la vérité. Malheureusement cela me semble impossible. Je suis persuadée qu'elle va me croire mais je suis tout aussi persuadée que mon agresseur va nous tuer s'il sait que j'ai tout révélé, je ne peux pas faire ça.

Lentement, insidieusement le besoin enfle, dès que j'y pense je me sens au bord de tomber dans les pommes tant le dilemme peur/besoin est puissant. Je commence très sérieusement à songer me sacrifier, me tuer pour éviter qu'il fasse du mal à ma mère et pour mettre fin à cette souffrance.

Cette immense envie d'en finir m'alerte malgré tout et je me décide à consulter un psychiatre pour une thérapie. Nous sommes en avril 2004.

Le courant ne passe pas du tout, je sors de là en pleurant et en disant qu'il me vole mes mots car je me sens obligée de lui répondre.

Je pars au bout de 4 ou 5 séances, d'autant plus que je vais devoir déménager, ayant réussi un concours dans la fonction publique, je me retrouve nommée dans l'Oise.

 

Juste avant cela, une parenthèse enchantée s'est ouverte dans mon enfer, cette parenthèse s'appelle Bruno . J'ai presque 26 ans et c'est le premier garçon que j'embrasse, il était temps non ?

Je suis sur un nuage, je n'en reviens pas de dire "mon copain" , il finit assez vite par savoir ce qui m'est arrivé car il est un peu compliqué de me toucher, trop de peur, trop de honte.

La parenthèse ne durera que 2 ou 3 mois, il n'aura pas la force de gérer mes difficultés en plus des siennes , je pense toujours à l'heure actuelle qu'il a été lui-même abusé par son frère, mais je ne le saurai jamais.

Il m'a quittée un jour d'octobre, en ayant encore des sentiments pour moi m'a-t'il dit, quelle déchirure horrible après avoir cru au bonheur.

J'étais si bien dans ses bras, je réalisais mon rêve, me ballader main dans la main sur la plage avec l'homme que j'aime...mais ce fut un rêve éphémère.

Il est désormais père de deux enfants et ironie du sort, sa compagne porte le même prénom que moi, prénom pourtant pas répandu par ici.

 

Avant qu'il me quitte j'avais voulu mettre les choses à plat, j'avais décidé de parler à ma mère et le 16 septembre 2004, cinq minutes avant de partir en formation, je lui ai dit "il m'a touchée" , je l'ai laissée là avec le ciel qui lui tombait sur la tête et en lui faisant promettre de ne rien dire à mon agresseur, j'avais bien trop peur.

 

Les mois ont passé, effectivement elle ne disait rien mais je me sentais de plus en plus mal, j'avais envie qu'elle lui dise et en même temps si peur.

Un soir où j'ai craqué au téléphone, elle n'a plus tenu, et le lendemain elle a dit à mon agresseur qu'elle était au courant de ce qu'il m'avait fait. Il n'a rien dit, il est resté dans le silence puis est parti comme pour aller faire un tour.

Ma mère m'a prévenue par téléphone et j'ai senti la catastrophe arriver, je lui ai dit de s'enfermer à clé dans la chambre, de prendre le téléphone avec elle.

En effet il est revenu tard le soir, ivre mort, elle s'est enfermée dans sa chambre mais sans le téléphone. Il a menacé, il a cogné dans la porte en disant qu'il serait encore plus méchant. Ma mère, avec ses 65 ans à l'époque, a pris son sac à mains, ses clés de voiture, est passée par la fenêtre du rez-de-chaussée et est partie au commissariat.

J'ai mal chaque fois que je l'imagine dans cette situation de folie, que ce serait-il passé si elle n'avait pas pu fuir ?

 

Les flics sont venus chercher mon agresseur qui entre temps s'était endormi et qui quand ils sont arrivés a terminé tranquillement sa bouteille de vin devant eux, disant "on est toujours trahi que par les siens" 

On est en mars 2005, début du soulagement mais aussi de la peur, une peur immense, la peur qu'il se venge, qu'il nous tue. Je ne viendrai pas sur Amiens pendant quelques temps et longtemps je resterai terrorrisée au moindre bruit me faisant croire qu'il rentre chez nous alors même que les serrures sont changées.

 

Septembre 2005 arrive avec la "reprise" de ma psychothérapie, reprise si on peut dire puisqu'en novembre 2004 je n'avais vu ma psychologue que 2 ou 3 fois, avant qu'elle parte en congé maternité.

La confiance passe de suite, je me sens respectée et entendue, je m'exprime en lui faisant lire quelques poèmes de ma composition, j'apprends peu à peu à mettre des mots sur mon histoire mais c'est difficile car je suis totalement prisonnière de moi-même et de mes défenses, détachées de mes émotions.

Pendant 4 ans je n'en pourrai plus de ne pas pouvoir verser une larme en séance alors que j'en ai tellement besoin.

 

Tout devient de plus en plus cahotique, je rentre dans un engrenage de très longs arrêts de travail, je vais très mal mais je le cache encore beaucoup, quand quelqu'un apprend que je vais mal il tombe des nues, moi si souriante, toujours de bonne humeur, à faire de l'humour et à écouter les autres, oui je vais mal, je ne vis pas, je survis, je n'ai plus d'avenir et plus d'espoir, j'avance par simple obligation.

 

Les mois, les années passent, heureusement j'ai des amis solides qui connaissent mon histoire, dont un couple qui a aidé des victimes pendant pas mal de temps et avec qui je deviens très amie, je suis chez eux comme chez moi, c'est mon refuge pour me poser un peu.

Puis tout au long du chemin il y a ma maman de coeur, ancienne victime reconstruite, qui est un ange de chaque instant, même si cet ange habite à 500 kms de chez moi.

Elle est là à accueuillir mes peurs, à me rassurer les si nombreuses fois où j'ai peur qu'elle m'abandonne, à m'écouter les nombreuses fois également où je plonge dans les idées noires tant je suis épuisée de ce parcours.

 

Une amie chef de choeur est aussi très présente, très psychologue, j'ai la chance de pouvoir expliquer ce que je ressens sans avoir l'air d'une extra-terrestre.

 

Malgré ça pourtant tout reste si difficile, même encore aujourd'hui je ne sais pas ce que c'est qu'aller bien une semaine d'affilée.

 

Les années passent et vers 2009 , le miracle tant attendu arrive, quelques larmes coulent enfin chez ma psychologue, moment inespéré qui me fait dire que peut-être c'est possible, que peut-être je ne vais pas rester enfermée à vie dans ce cauchemar.

Bien sûr elles ne seront pas si fréquentes ces larmes, mais enfin je sais qu'elles peuvent venir et c'est un soulagement immense.

 

A la même époque ou peu après, la culpabilité commence à totalement me quitter, surtout celle qui concernait un point précis, oui notre corps d'enfant, d'ado peut réagir sous les mains d'un monstre et aussi dérangeant que cela soit à entendre de l'extérieur, c'est ce qui nous détruit le plus et nous apporte le plus de culpabilité et de dégoût de soi-même.

 

Logiquement et au fil des mois arrive de plus en plus souvent le besoin de le confronter, je ne sais pas encore comment et je repousse ça de toutes mes forces, mais je me retrouve à nouveau avec ce dilemme besoin/peur qui me donne envie me tuer, c'est d'ailleurs là qu'aura lieu ma deuxième hospitalisation, dont je partirai au bout de 3 jours pour ne pas avoir accepté le traitement médicamenteux proposé.

 

Le besoin enfle et m'étouffe, je suis terrifiée, mais l'évidence s'impose de plus en plus et devient un besoin vital, il faut que je porte plainte, il faut que je lui fasse passer ce message que c'est fini, j'ai compris sa stratégie, je ne me sens plus coupable.

Après mûre décision et un parcours du combattant pour obtenir un rdv, je porte plainte le 27 janvier 2011 dans des conditions d'accueil lamentable de la part du cerbère qui m'a reçue 45 ridicules minutes pour une affaire parlant de 6 ans de viols et d'attouchements quotidiens.

 

A partir de là je ne maîtrise plus rien et je vais passer des mois à vouloir soit me tuer soit retirer ma plainte. L'attente ne va rien arranger puisque pendant 16 longs mois il ne se passera absolument rien, pas le moindre début d'enquête, pas la moindre audition, rien.

 

Nous voilà en 2012, le 29 mai et je reçois un message à midi pour me dire que 3h plus tard je devrai être à Amiens devant mon agresseur.

Je souhaitais cette confrontation mais mes amis étaient partis en cure et je me suis retrouvée seule physiquement le soir-même, après avoir passé 30 minutes en pleurs en écoutant chacun des mots de ce taré. Insupportable violence que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi.

 

Depuis cette date tout s'enchaîne assez vite, le Procureur décide de poursuivre, mon agresseur , ma mère et moi sommes auditionnés chez la juge d'Instruction en septembre, séparément bien sûr et mon agresseur passe 2 expertises, l'une psychiatrique, l'autre psychologique, qui s'avèreront totalement contradictoires, d'où deux futures contre-expertises à venir.

J'attends pour ma part d'être convoquée à mon expertise psychologique.

 

Aujourd'hui j'en suis là, plongée depuis bientôt 2 ans dans des angoisses insupportables et une procédure où je me sens un pion parmi tous ces professionnels.

Chaque courrier, chaque mail, chaque lettre recommandée me mettent à terre, je ne tiens pas le choc face à la procédure qui pourtant est loin d'être finie puisque la juge souhaite que je sois à nouveau confrontée à mon agresseur.

 

Dix ans, dix ans de mots posés, dix ans de larmes versées, dix ans d'envie d'en finir, pendant que lui vit tranquillement sa vie de parasite et se fout totalement de ce qu'on lui reproche.

 

Dix ans dont sept ans de thérapie et je ne sais toujours pas ce que c'est qu'aller bien pendant juste une semaine, une toute petite semaine.

Alors oui ça use car le quotidien est une lutte permanente, tout demande un effort démultiplié par rapport au quotidien des gens "normaux" . Travailler, passer des coups de fils, aller vers les autres, s'occuper de son intérieur, tout devient épuisant quand on ne voit aucun sens à la vie et aucune fin à ce mal-être infini qui depuis deux ans est remué en permanence par la procédure judiciaire.

 

Souvent j'ai honte de ces 10 ans passés sans grandes avancées, sans réel mieux-être. Et pourtant je sais par exemple que je n'aurais pas pu mettre moins de temps pour en arriver à porter plainte.

Mais je suis si fatiguée, usée, j'ai envie de crier parfois que c'est injuste et je ne le fais pas parce qu'à quoi bon ? Je ne suis pas la seule au monde à avoir des problèmes...

 

Mais oui je n'en peux plus, il ne faut pas me demander de tourner la page ou d'être forte, je ne le suis pas, simplement je survis par obligation en attendant de peut-être un jour ressentir une flamme de vraie vie en moi.

 

Dix ans, dix ans d'un parcours qui ressemble à tant d'autres, toutes ces autres que vous ne connaissez pas, ou que vous connaissez sans le savoir.

Par pitié ne jugez jamais trop hâtivement quelqu'un qui a "tout pour être heureux" alors que peut-être en silence, derrière son sourire elle est en train de penser au cauchemar qu'elle a fait cette nuit et où son père la violait une énième fois.

 

Notre existence fait peur, pour vous, pour vos enfants, mais nous sommes dans chacune de vos familles, dans chacun de vos groupes d'amis ou de vos élèves. Vous n'avez pas le droit de fermer les yeux.

 

Dix ans, et mon parcours n'est pas atypique, ou alors il l'est parce que de nombreuses victimes que je connais sont en plus en invalidité, travailleur handicapé, allant d'HP en HP, de TS en mutilations, de mises en danger en appels au secours.

 

Dix ans pour tenter de revivre, et aucune certitude que j'y parviendrai, même si autour de moi on y croit pour moi.

 

Et pour finir, un merci tout spécial à tout ce soutien apporté par mes twittamis de Twitter qui n'imaginent pas comme ils sont importants pour moi depuis que je les connais. Merci d'être là.

Publié dans émotions en vrac...

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Gib 17/03/2013 23:46

Bonjour, je suis une anonyme tombée par hasard sur votre blog, qui est extrêmement poignant.
Je trouve que vous êtes très courageuse, et je vous soutiens. Ce n'est pas grand chose mais c'est le moins que je puisse faire.

Hel 11/12/2012 01:06

Non, votre existence ne fait pas peur. Vous êtes une réalité. Une réalité désagréable - si seulement on était tous au pays des bisounours ! - mais qu'il faut accepter et refuser à la fois.
Accepter, parce que se voiler la face ne changera rien au monde et n'aidera personne. Refuser, car il est inadmissible que des gens abusent sexuellement d'autres personnes, mineures comme majeures.
Je ne peux que soutenir cette démarche que j'imagine plus que difficile, mais qui, je vous le souhaite de tout coeur, permettra que justice soit faire et participe à la lutte contre ces abus.

Quand à la précision du corps qui "réagit sous les mains du monstre", je tenais à ce propos à vous remercier pour le documentaire que vous aviez partagé il y a... Maintenant des mois sur Twitter,
qui m'a permis de connaitre ce phénomène, le comprendre, et qui me permettra de le faire connaitre. Une fois de plus, c'est grâce au témoignage des victimes et aux études qui en découlent que nous
pouvons mieux comprendre l'impact, la gravité de ces actes et aider au mieux les victimes.

Une fois de plus, je vous souhaite bon courage, et espère une évolution positive de cette situation juridique qui doit peser énormément au quotidien...

Anièce 28/11/2012 11:05

Je viens de lire ton post. Je sais que le fait de te dire cela ne t'aidera pas beaucoup , mais tu es sur le bon chemin. J'ai fait comme toi .. je suis même allée sur paris pour rencontrer les
membres de cette assos. J'ai fait presque 20 ans de thérapie et je vais BIEN . J'ai dépassé cette histoire. Cela en est même devenu une force chez moi. Je suis heureuse, équilibrée (peut être même
plus que la "moyenne" des gens qui n'ont pas subi ce genre de choses) et pourtant à côté de cela j'ai une maladie qui m'empêche de bosser, qui est douloureuse 24 heures sur 24. Tu vas y arriver, tu
vas aller mieux beaucoup mieux ..Courage et continue ce chemin même si pour le moment il est semé d'angoisses, de souffrances.

Chalipette 15/11/2012 21:04

Encore une fois tu m'a bouleversée... J'admire ta force et ta persévérance même si tu crois ne pas en avoir ! Je n'ai pas eu ton courage.