Avenir ?

Publié le par Opale

J'ai eu un avenir il y a longtemps . Je m'en souviens c'était bien.

Je ne me posais pas de questions, je savais ce que je voulais faire, j'avais tracé mon chemin dans ma tête, j'avançais tranquillement dans mes études, sans réelle crainte d'échouer.

 

Comme tout le monde, petite j'ai voulu faire plusieurs métiers : souffleur de verre (si, si), dessinatrice (les enfants sont inconscients ! ) et professeur de maths (oui elles étaient faciles mes fiches de maternelle ! ).

Puis j'ai eu à peu près 8 ans et j'ai commencé à vouloir être institutrice, et plus précisément en maternelle.

 

Il faut dire qu'à l'époque l'école, c'était le monde idéal pour moi, le lieu où les gens étaient gentils avec moi, que ce soit les camarades de classe ou les enseignants. Pas de cris, pas de peur, ça changeait de la maison où "lui" venait d'arriver.

Tout était bien à l'école puis plus tard au collège, au lycée, à la fac, même ce qui comme chaque élève pouvait me "saoûler" était bien quand même, car il y avait toute cette ambiance particulière de la scolarité, celle qui me sauvait, celle dont je suis nostalgique.

Mes souvenirs d'anniversaire c'est à l'école, mes souvenirs de pique-nique, de voyage, c'est à l'école. S'endormir doucement rassurée et se réveiller de la sieste avec une jolie rose en tissu à mes côtés, c'est encore à l'école.

Puis il faut dire que dès cet âge je commençais à feinter pour me faire "oublier" de temps en temps dans la cour des petits ou alors je traînais le midi avant de rentrer chez moi et je passais mon temps avec 2 ou 3 tout-petits accrochés à moi, j'adorais ça, je me faisais d'ailleurs un peu sermonner sur le fait que je les portais alors qu'ils étaient là pour apprendre à être plus autonomes.

 

Dans ce monde idéal de ma scolarité, c'est vrai que les adultes ne voyaient rien de ce que je vivais à la maison . Je ne leur en veux pas car je suis persuadée que j'étais "indétectable" . J'avais beau passer des nuits blanches à 9 ou 10 ans, je ne me suis jamais endormie en classe, j'étais toujours concentrée, souriante, je travaillais bien, j'avais des camarades, que demander de plus et pourquoi s'alerter ?

 

Les années se sont donc écoulées ainsi, j'ai sûrement travaillé dix fois plus que d'autres élèves ayant les mêmes capacités, car il était plus difficile de se concentrer sur un devoir de maths ou une leçon de géographie quand ça criait à côté, quand par moment je ne pouvais plus rien faire, et que j'étais là à attendre et à absorber ces cris en moi.

Le manque de sommeil jouait aussi sûrement, l'épuisement nerveux, la peur, tout ce qui a fait que je me souviens de mon bac blanc de philo, pendant lequel je me demandais si je devais fuguer ou me suicider, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir 13 et de ne choisir au final aucune des deux solutions heureusement.

Tout était tracé dans ma tête, à partir de la fin de collège notamment, je savais que je passerais un bac littéraire puis que je rentrerais en fac soit de lettres soit de langues pour ensuite rentrer à l'IUFM et accéder à mon rêve.

 

Les années passaient et une chose seulement avait évolué, je souhaitais au bout de quelques années d'enseignement me tourner vers l'enseignement spécialisé, travailler avec des enfants autistes. Je serais donc enseignante spécialisée, c'était mon avenir.

 

Je ne collais donc pas vraiment à ce que certains bouquins décrivent de la victime "type", en échec scolaire, en détresse visible, qu'on repère à 10 kilomètres à la ronde.

Non il n'y a pas eu un avant et un après les abus, en tout cas rien qui mette mon avenir en péril à ce moment-là . J'avais un avenir oui et je réalisais en grandissant que ces études que je poursuivais, j'en avais le mérite à moi seule, c'est la seule chose dont j'étais fière et dont je suis encore fière.

 

Un bac littéraire, un DEUG , une licence d'espagnol (pourquoi espagnol ? parce qu'il faut bien une licence pour rentrer à l'IUFM !) et une réussite au QCM de sélection plus tard, ça y est, j'ai ma carte d'étudiante à l'IUFM.

L'année se passe entre stages d'observation et cours, tout va bien.

 

En fin d'année scolaire pourtant, je commence à me sentir mal sans comprendre pourquoi. J'ai le cerveau qui tourne à 1000 à l'heure même la nuit, ça ne va pas, je sèche les quelques cours de fin d'année. Je cherche la réponse à mon mal-être auprès d'un psy en ligne (ne faites pas la même connerie que moi, merci) qui évidemment ne m'aide pas.

Vient l'heure de passer le concours, je passe toutes les épreuves, il n'en reste plus qu'une, un oral devant le jury composé de trois personnes. Je dois défendre mon dossier de stage.

Je rentre dans la salle de préparation et là c'est le blanc total, je ne sais plus quoi écrire je panique, je griffonne deux mots.

Le temps de préparation passe, on ne vient pas nous chercher, on doit y aller seul et ce détail va tout faire basculer.

Je me lève et....je pars m'enfermer dans les toilettes. Le jury me cherche partout, j'attends longtemps, longtemps, je ne pense plus, je ne réalise plus ce que je suis en train de faire même si je songe vaguement qu'il va falloir dire à ma mère qui m'attend dehors que je ne suis pas allée à mon oral et que je suis donc éliminée.

Je finis par sortir de là et rejoindre ma mère, je fonds en larmes, elle est atterrée et ne comprend évidemment pas ce qui s'est passé.

Quelqu'un repère la voiture, un membre du jury, il vient me demander si je veux tenter quand même, je ne peux pas, je suis dans un état lamentable, je ne peux plus.

 

Fin de l'avenir...

Le verdict va tomber quelques jours après, si j'avais eu 6/20 à cet oral j'étais prise du premier coup car mes notes étaient bonnes ailleurs, juste 6...mais évidemment j'ai eu le zéro éliminatoire.

 

Les mois qui vont suivre je ne saurai plus vraiment quoi faire, vers où aller...je repasse le concours l'année d'après en candidat libre sans conviction, sans envie, sans avoir travaillé, je n'ai plus confiance en moi, en ma capacité de tenir une classe, c'est fini.

Je vais alors commencer une longue valse de CDD en CDD dans l'administratif. Boulots alimentaires.

 

Cet auto-sabotage était en juin 2001, ce n'est que des années après que j'ai réalisé et compris qu'il n'était que le début de l'explosion de cette bombe que serait la révélation de l'inceste, bombe qui va exploser en janvier 2003, au détour du forum d'une association.

 

C'est terminé, je n'ai plus d'avenir à ce moment-là, il y a un avant et un après les révélations.

Mai 2003 je ne supporte plus d'être encore sous le même toit que mon agresseur, je prends mon indépendance en comptant sur mes CDD et le chômage, puis quelques temps plus tard pour stabiliser ma situation je passe un concours d'adjoint administratif dans l'éducation nationale. Me voilà "à l'abri", pas riche loin de là mais avec l'assurance d'un emploi et d'un salaire.

Je vais vite me rendre compte que me voilà surtout prisonnière du système qui dès lors ne m'autorisera comme toute possibilité de reconversion qu'une seule année de formation éventuelle, sans aucune prise en charge des frais de scolarité . Mon statut de fonctionnaire m'interdit toute aide financière pour ces frais, sans compter différentes autres contraintes qui font que non je ne pourrai plus me servir de mon niveau d'études pour faire le métier de mes rêves, ni même me servir simplement de mon bac pour devenir éducatrice de jeunes enfants.

 

Jamais je n'ai jugé quelqu'un sur son niveau d'études ou sur le niveau d'études que demande son métier, et pourtant quand moi je me retrouve à faire un boulot que je n'aime pas, en "catégorie C" c'est à dire ne nous mentons pas niveau brevet (même si ceux qui passent les concours sont surdiplômés comme moi ), j'ai mal, mal à ce gâchis , mal à ces études dont j'étais si fière, pas de la fierté de celle qui se sent plus forte que les autres non...mais de la fierté de celle qui a pu réussir du premier coup ses études malgré la peur, les cris, les nuits blanches, l'inceste...malgré lui.

J'avais un avenir et à l'heure actuelle, même si je tente d'enfin changer de voie, j'ai le sentiment que tout est fini, j'ai perdu toute confiance en la vie et en l'avenir le jour où j'ai révélé ce que j'ai subi. Tout s'est écroulé d'un coup et absolument rien ne me donne d'espoir, ce n'est pourtant pas faute de lire des témoignages positifs, mais rien n'y fait.

 

A l'époque où j'avais un avenir, je ne savais pas encore qu'en fait il me l'avait déjà volé et que tant d'années après je serais embourbée à sa recherche.

 

Vous me direz sûrement "mais si, tu as un avenir, tu es encore jeune" , je sais, j'ai un avenir, en théorie. Pourtant je n'en ressens pas le moindre prémice.

 

Pour le moment je lutte, pour simplement reprendre le boulot sans penser sans cesse à quel point je me sens inutile, à quel point j'ai tout gâché en une fraction de seconde. Il ne faut pas avoir de regrets je sais bien, et je me suis même souvent dit que sans tout cela peut-être que je n'aurais jamais rien révélé, peut-être que je ne vivrais pas dans la ville où je vis actuellement et peut-être alors que je n'aurais pas rencontré ma psychologue...

Peut-être.

 

C'est pas écrit dans les bouquins que tout s'effondre quand on parle. On nous dit qu'il faut parler, mais on ne nous prévient pas qu'on risque de perdre le fragile équilibre construit jusque là.

C'est pas écrit dans les symptômes : perte de votre avenir.

 

J'avais un avenir...avant de révéler mon passé.

 

 


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Publié dans émotions en vrac...

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Aneyece 26/09/2012 12:19

une personne qui "dit" va commencer une longue lutte contre la folie. Lutte pire que celle qu'elle vivait avant ..J'ai souvent eu envie de "basculer" pour ne plus penser et puis le bout du tunnel
est arrivé .. tu vas voir c'est génial à vivre .. Ne regrette pas de l'avoir dit ..tu t'es sauvée la vie

CREA'tif 09/09/2012 15:40

Bien sûr il y a la névrose d'échec, l'anxiété sociale... etc.
Autant de symptômes mais des symptômes de quoi ?

Opale j'ai envie de te demander :

- c'était quoi le sujet de ce mémoire de stage, précisément ?

- quelles langues étrangères existent ou sont présentes dans ta famille d'origine ?

- dans la chronologie que tu fais, quelque chose m'intrigue : on dirait que c'est "au moment où tu as révélé", que ton avenir s'est effondré. Or, lors de cet oral justement, tu n'avais pas encore
révélé ? Puisque tu l'as fait (si je comprends bien mais peut-être j'ai mal lu) environ deux ans plus tard (de manière graduelle ?) ?


Venir soutenir une thèse devant un jury, par oral, que ce soit la thèse défendue dans son mémoire de stage, la thèse défendue dans sa thèse, ou encore (je change de lieu de jury, parce qu'ils ont
cela en commun) la thèse défendue dans son accusation ou pour sa défense, c'est venir participer à un rituel aux effets très puissants.
Alors il est compréhensible que cela soit le moment où l'on ne peut pas...ou pas encore...

...et que le "pas encore" fasse chuter ?

Opale 09/09/2012 15:56



Bonjour


 


C'était juste un petit dossier sur un stage en classe, l'initiation à la lecture et l'écriture en grande section, un truc dans le genre.


Aucune langue étrangère dans ma famille, juste le français.


 


Je pense que le mal-être qui s'installait était le prémice des révélations à venir et donc le début de la fissure dans ce mur de l'avenir.


 



Dr Sangsue 07/09/2012 11:29

Bonjour, je me permets de m'immiscer dans ce blog, mais...

J'ai peur de dire des bêtises, mais... ce qui est écris, me fait songer à deux choses :

- La Névrose d'échec si chère à Laforgue.
- Le Trouble d'Anxiété Sociale.

Parfois, peut s y rajouter :

- Un Trouble Panique

Mais ce n'est qu'une piste, et je peux me tromper.

Si c'est cela, les Thérapies Comportementales avec +/- médicament sont efficaces.

Si c'est cela.

manoudanslaforet 06/09/2012 18:59

C'est vrai que ce genre de bombe perturbe (c'est le moins qu'on puisse dire!!!!) mais en effet je crois que tu as un avenir....il faut que tu le trouve... courage...bises