Le jour J (27/01/2011)

Publié le par Opale

Le jour J dans ces cas-là, ça n'existe pas . Il n'est rien qu'une date sur un calendrier ou un agenda, mais le vrai jour J peut durer plusieurs fois 24 heures...

Il commence des jours avant dans un tourbillon de pensées, d'angoisses, dans un besoin impérieux d'y être et en même temps une peur immense d'aller valider ces mots, d'aller rendre officielles et réelles ces années de cauchemar.

 

Le jour J commence par des dizaines de "tu seras là hein ?" sincères et paniqués, répétés en boucle à l'ami qui m'accompagnera.

Le jour J c'est cette dernière séance psy le mardi, c'est ce long échange de regard (terrorisé le mien, sûrement) et le "ça va aller" de ma psychologue, ses derniers conseils, son soutien, son "vous avez rendez-vous avec vous-même".

Le jour J prend ses racines au mercredi, dans l'interminable attente de l'arrivée du couple d'amis qui m'hébergera quelques jours . Se poser, se réfugier, pouvoir dire sa peur, sa terreur, je ne les remercierai jamais assez de leur présence.

On s'imagine tant de choses pour le jour J, le vrai...on se demande si l'on pourra parler, prononcer ces mots "sales", on se prépare à entendre des questions très crues, on se demande si on va fondre en larmes ou rester figé.

 

Il est venu ce jour J...comme jeudi d'ailleurs.

Monter en voiture en embarquant un gros nounours à serrer fort (et à planquer dans un sac à dos pour l'audition) , des kinders à vertu anxiolytique, un peu de musique. Tenter de chanter sur la musique, ne pas penser, puis sentir les pics de terreur et ces nausées en rentrant dans la ville.

Ca y est nous y sommes, le commissariat est en face, mon ami descend et part vérifier que le rendez-vous est bien maintenu. Il revient, on est attendu, il faut y aller.

Il n'est pas 15h, et je veux aller aux toilettes !! Tant pis, j'irai à l'intérieur, trop peur de les faire attendre.

On contourne un bâtiment, on sonne et un genre de cerbère barbu et mal aimable nous ouvre . Il parle à mon ami comme à un chien pour lui dire de rester dans le couloir.

Je commence à m'inquiéter, je ne sens pas ce type, j'ai peur.

Je lui demande timidement les toilettes " ah non c'est loin il faut faire le grand tour" dit-il tout en m'entraînant dans son bureau, me signifiant ainsi que ce n'est pas la peine de le contrarier.

 

Le policier s'installe derrière son PC, c'est le cas de le dire, je ne le vois plus, ce qui donne un aspect encore plus froid à la situation.

Je suis assise et j'attends.

- "carte d'identité!"

Ok, ça doit sûrement vouloir dire "bonjour, je suis l'officier de police X, je sais que c'est difficile mais parlez-moi de ce qui vous amène." En langage flic. En très résumé. Sûrement.

 

Je tends ma carte d'identité, je voudrais fuir, dire que ça ne va pas être possible de supporter autant de froideur mais je me tais.

Mon ami frappe à la porte, il devait vite repasser m'apporter le papier oublié dans la voiture et où j'ai noté des numéros de téléphone et mon brouillon de plainte au procureur. Il va pour me le tendre mais le policier le lui prend des mains. Insupportable geste que de s'emparer de mes mots sans mon autorisation.

Mon ami ressort et c'est un autre policier qui entre, sans dire bonjour ni se présenter, et s'installe à son PC sans mot dire. Je ne saurai pas ce qu'il vient faire là.

 

Je suis "invitée" à relater les faits alors j'explique les abus quotidiens entre 1990 et 1996. Je fais d'énormes efforts pour dire les "vrais" mots, ces mots simplement anatomiques mais qui me paraissent si sales que je ne les prononce que très difficilement avec ma psychologue.

Il veut que je précise, quand je me tais il dit froidement "j'écoute". Je lui réponds que c'est difficile à dire, ce à quoi je l'entends m'asséner , glacial "ah ben il va bien falloir le dire hein !"

Il me reproche d'avoir du mal à parler, alors que je ne pleure pas, que je ne suis pas effondrée, que je dis ces putains de mots sales!

- "vous préféreriez une femme ?" 

- " non, ça n'a rien à voir, c'est juste que...je vous trouve froid"

- "...."

Silence, pas une réaction, pas une excuse, pas une explication. Il me demande si je suis préparée à cette plainte et j'en viens à craindre qu'il me la refuse.

- "Est-ce que je peux avoir mon papier pour m'aider ?"

- "Non, on n'est pas là pour faire une dictée !"

- "Vous pouvez me poser des questions ?" 

-"Non c'est à vous de dire" 

 

Il faut que je parle, que je détaille plus, mais quoi ? C'était pareil tous les jours, que puis-je dire de plus ?

Encore quelques mots et l'audition se termine, je me sens minable et en échec, culpabilisée par ce type.

Il m'explique qu'il y aura sûrement une autre audition, qu'on me posera plein de questions (et pourquoi pas aujourd'hui ??) . A l'heure où j'écris ce texte nous sommes à J+8 mois, rien n'a bougé.

 

Je relis le PV de plainte, pas la force de corriger et plus assez de vivacité pour m'apercevoir qu'il a retranscrit mes mots dans un français digne d'un enfant de 8 ans...

Il me fait sortir le temps d'appeler le Procureur, puis rentrer à nouveau pour m'informer que je dois revenir le lendemain passer une expertise psychologique.

Je ressors enfin et me réfugie dans les bras de mon ami qui est un peu comme un papa de coeur, je m'accroche à lui comme à une bouée, persuadée d'avoir mal fait, d'avoir été nulle pour que ça ne dure que 45 minutes (généralement il faut compter un minimum de 2 heures) et qu'on me reproche d'avoir du mal à dire les choses.

Je pars de ce commissariat avec au coeur un terrible sentiment d'échec et de culpabilité, bien loin du sentiment de soulagement que j'aurais tant voulu ressentir.

Brigade des Moeurs...j'étais confiante...je suis tombée de si haut.

 


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Paul Mugisho 27/05/2016 13:50

hum quelle angoisse du jour J ?

lola 11/11/2012 01:53

Nos histoires sont si différentes mais je me retrouve tout de même dans tes écrit. J'ai porté plainte mardi 30 octobre pour un viol qu'a commis mon ex petit ami avec qui j'ai construit une relation
pendant presque 3 ans
( finalement elle était surtout basée que sur la peur, la domination et la violence, la dépendance affective). Bref, pareil, j'ai essayé de me renseigner avant de porter plainte, de m'y préparer
mais comme toi on m'a balladé de service en service. Pareil je me retrouve devant un policier qui ne prend pas le temps de se présenter etc.. je lui raconte en quelques mots mon histoire , il me
répond que c'est "incohérent", que les "femmes violées " c'est pas comme moi . Après cet accueil , ce qui est "drôle", c'est qu'il me demande sans transition si je suis sous curatel, si je suis
déclarée incapable psychique etc ( probablement une formalité administrative, mais enfin voilà ce qu'on m'a renvoyé).
Cet article date de longtemps, j'espère qu'il ne reste qu'un mauvais souvenir pour toi.

estelle 05/02/2012 21:58

Je te trouve déjà si courageuse, des milliers de personnes n'auront jamais la force d'en arriver là au cours de leur longue vie.

Je ne peux que te souhaiter que cette plainte aboutisse, et le plus rapidement possible.

En attendant, si on peut parler d'attente, durant cet enfer, dis toi que même si tu ne lui a pas dit ce qui te ronge, tu l'a dit aux autorités, et malheureusement peut-être, c'est ce qui fait foi
dans notre pays.

Il paiera pour ce qu'il a fait, j'espère qu'il sera condamné, et qu'en attendant, il vit avec la peur de l'être, qu'on lui raconte comment sont les conditions de vie en prison et combien les rôles
seront échangés, qu'il a les images de lui-même en train d'hurler, de supplier d'arrêter, et que quelqu'un continue de lui faire mal. Qu'il imagine sa propre souffrance avant de la vivre, qu'il ait
bien le temps de l'appréhender.

Courage, mes mots sont si peu à côté de ta souffrance, mais ils sont toujours mieux que de l'ignorance. Ils pourraient se résumer en "je te comprends".

Opale 05/02/2012 22:01



merci bcp..


Tu sais c rarissime que les abuseurs soient condamnés , dans 90% c classé sans suite faute de preuves car dans l'inceste les victimes dénoncent seulement des années après les crimes..


Je ne me fais donc aucune illusion mais j'avais besoin qu'il sache que son jeu est fini.



Martine 29/09/2011 22:16


Tu as très bien fait ma tite Opale de faire ce blog, ce que tu as vécu doit être su car trop souvent ça ne se passe pas bien.

Tu as eu beaucoup de courage et j'espère que ça va t'aider.

Je pense bien fort à toi, gros bisous


Opale 06/10/2011 10:36



merci ma tite Martine , bisous



LiseCG 29/09/2011 12:11


Je suis vraiment désolée pour toi que cela soit aussi mal passé. Je comprend tout à fait ton non-soulagement et l'amertume que rien ne se passe 8 mois plus tard. Plein de bisous de soutien. As tu
rappeller le commissariat pour leur demander où en était les choses ?


Opale 29/09/2011 12:35



merci, oui je les ai appelé fin juillet, ils m'ont dit que ça bougerait peut-être vers septembre/octobre, ils n'avaient toujours pas les résultats de mon expertise psy mais selon eux c'est des
délais normaux.


Par chance le connard qui m'a reçue n'est plus là-bas, le nouveau policier a l'air mieux, en tout cas au téléphone.


C'est surtout les nerfs qui en prennent un gros coup, c'est usant.