Les émotions

Publié le par Opale

Je les ai attendues longtemps, très longtemps. Dix ans.

On a joué à cache-cache elles et moi pendant ces dix ans.

 

Dix ans de résistances, de défenses plus solides les unes que les autres . Dix ans de ces journées à faire rire  tout le monde tout en hurlant d'une douleur intérieure.

Dix ans pendant lesquels les souvenirs se racontaient parfois comme s'ils n'étaient pas les miens.

L'incapacité à pleurer, particulièrement sur cette histoire si glauque. L'incapacité à lâcher même quand je n'en pouvais plus de pression interne .

 

Quatre premières années de thérapie où pas une larme ne sera versée malgré l'histoire dite, racontée, analysée, malgré les souvenirs crachés, vomis..

Puis peu à peu parfois quelques larmes vite essuyées, souvent des larmes de frustration face à ce sentiment permanent de nullité.

 

Pour je ne sais quelle raison et par je ne sais quel chemin, voilà qu'elles arrivent depuis 2 mois . Chaque séance amène son lot de larmes, des larmes qui cette fois sont en lien avec ce que je dis.

Emotions impressionnantes quand on n'a pas l'habitude, déluge de tristesse qu'on ne soupçonnait même pas d'être si immense.

 

Et puis cette dernière émotion, la plus récente, celle qui dit qu'une porte s'est ouverte , que la digue a rompu et qu'il va falloir être sacrément solide pour ne pas se noyer.

Je ne savais pas qu'on pouvait ressentir aussi fort une émotion du passé.

 

Avant, depuis ma prison intérieure où les émotions étaient enfermées, ça se résumait à pouvoir dire " à tel moment je me suis sentie méchante de ne pas obéir comme il fallait" (le "tel moment" étant un abus précis dont je ne parlerai évidemment pas ici ).

C'était cela, le savoir, s'en souvenir parfois de façon floue, en parler avec tristesse mais avec maîtrise.

 

Mais voilà, la digue s'est rompue et je mesure à présent de quoi je me protégeais inconsciemment.

Les émotions désormais, c'est pendant la séance psy mais aussi après ressentir extrêmement fort ce "je suis méchante j'obéis pas bien" , c'est savoir que ce sentiment appartient au passé, mais le ressentir si fort, si violemment qu'on ne sait plus quoi faire pour l'arrêter, pour le faire passer, pour ne plus le ressentir dans chaque partie du corps.

 

C'est la tête qui veut exploser et les larmes qui coulent en se rendant compte de tout ce qu'implique ce sentiment de l'époque, c'est avoir l'impression d'avoir 12 ans à nouveau et d'être là piégée dans sa propre culpabilité, prisonnière sous ses mains.

 

Les émotions que j'ai tant attendues et qui enfin trouvent la sortie .

J'ai beau savoir que cette porte qui s'ouvre est quelque chose de positif, j'ai peur et je me demande quand ça s'arrêtera et combien d'émotions du passé ressurgiront aussi clairement et violemment.

 

"Un système de défense qui est une véritable cuirasse" , les mots qu'employait ma psy mais qu'ont employé aussi plus ou moins différents thérapeutes psycho-corporels.

 

La digue se brise, je ne sais pas encore comment on fait pour ne pas se noyer. Pour le moment je coule dans ce "je me sens méchante" ressentie par une ado de 12 ans sous les mains d'un cinglé.

 

Dix ans à me protéger du retour de cette horreur...

 


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Publié dans émotions en vrac...

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babeth 02/08/2013 20:40

J'avais pas lu ce billet. Forcément, en le découvrant, je comprends mieux les récentes discussions qu'on a eues. J'imagine que ce doit être extrêmement violent, toutes ces émotions qui débarquent
sans crier gare. Il y a quelque chose qui peut t'aider à supporter quand ça arrive? Quelque chose à quoi te raccrocher?

Marie 16/07/2013 22:06

Je me permets de signaler l'existence des réunions de survivants de l'inceste anonymes et d'adultes enfants d'alcooliques.
Un ami proche avec un passé assez similaire les fréquente et cela l'aide beaucoup à vivre au présent. Il poursuit en parallèle sa thérapie.
Il va vraiment beaucoup mieux.

Avec mes pensées les meilleures