Les mots...

Publié le par Opale

Depuis l'ouverture de ce blog, il y en a eu des mots, des centaines, des milliers de mots alignés ici pour dire ma peur, ma douleur, mes espoirs, mes souvenirs, la procédure. Jamais de mots "sales" c'est à dire décrivant clairement les abus. Il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais, à la fois par pudeur et difficulté à les écrire et à la fois pour ne pas choquer.

Ces derniers jours, à l'approche du procès, les mots me hantent, des centaines de mots de toutes sortes, tous en lien de près ou de loin avec les abus, ce que j'ai subi, et les conséquences.

Les mots entendus, les mots dits, les mots pensés, les mots redoutés, les mots murmurés, les mots pleurés, les mots cachés, les mots indicibles, les mots qu'on veut taire mais hurler, les mots qu'on veut contenir mais vomir, tous les mots.

Il y a eu les tout premiers de mon accès à la parole en 2003, je m'en souviens encore, un titre de message posé sur le forum de l'asso Sos Inceste pour Revivre. Ces mots étaient "coupable ou victime ?" . En effet je n'en savais rien, et je posais sincèrement la question, après des années à avoir tenté d'oublier, à avoir tenté de me convaincre que je devais accepter mes "erreurs de jeunesse", me pardonner d'avoir été "une salope d'ado" comme je le pensais alors.

On m'a répondu "victime" et ce mot est devenu pendant très longtemps le mot le plus horrible et violent, tant de fois ma maman de coeur l'a prononcé et tant de fois en réaction je sentais comme une bombe dans mon ventre lui répondant "non non non" pendant qu'elle tentait de m'apaiser, de me faire admettre que si, que c'était vrai, que je n'étais pas cette coupable , cette complice que je pensais être, mais que j'avais été victime, pantin donc, jouet.

Il y a eu des tas et des tas de mots confiés à l'asso , sur le forum et au téléphone, des mots crachés entre deux hyperventilations, des mots douloureux et libérateurs à la fois. Puis il y a eu cette bombe de mots que moi j'ai lâchée sur ma mère, un jour comme ça en 5 mn dans la voiture, juste avant une formation . "Maman, faut que je te dise quelque chose, il m'a touchée. " Ces mots qui l'ont assomée, ces mots que je lui ai interdit de répéter à Taré 1er tant je craignais qu'il nous tue. Ces mots lâchés avant de partir et d'agir comme si de rien n'était pendant une journée de formation. De ma part elle ne saura rien de plus à part mon âge, pour le reste je refuserai toujours de détailler, d'expliquer, plus tard la police s'en chargera en partie et la juge aussi lors de son audition.

Il y a eu les mots en thérapie, sur tous les tons, du plus monocorde au plus désespéré , du plus murmuré au plus "crié" des sanglots dans la voix. Il y a eu tous ses mots à elle ma psychologue face à moi , "ce n'est pas que vous êtes nulle c'est que vous êtes sacrément amochée" "il était pervers" "s'il était arrivé vers vos 3 ans vous seriez probablement psychotique à l'heure actuelle " " quand vous cesserez de mettre votre énergie à nier ce passé vous soulèverez des montagnes" . Tous ces mots et tant d'autres, doux ou violents, sérieux ou taquins, mais toujours aidants.

Et puis, et puis...Il y a eu le début de tout , ses mots à lui. Si on ne connaissait pas le contexte on aurait pu croire à des mots sympathiques. D'ailleurs moi dans le flou de ce carnage, du haut de mes 12 ans et jusque mes 18 ans, je n'y ai pas vu d'agression, de violence, je n'ai pas pu reconnaître ça dans des mots qui étaient aux antipodes de la violence des nuits d'alcool.

Ses mots, les tout premiers , lors de la toute première fois , quand alors que j'étais figée ne comprenant pas ce que venaient faire ses mains sous mon t-shirt et ailleurs, il m'a demandé si ça allait . "Ca va ? " Je me rappelle du ton, calme, quasi empathique et de l'impossibilité de répondre autre chose que "oui" , tout en ne sachant qu'à peine à quoi je répondais. Comment dire "non ça ne va pas" quand visiblement il est "gentil" , quand il ne crie pas, quand il n'est pas violent ?

Il y a eu ces mots , si sûr de lui quand un jour je lui ai dit que ce n'était "pas bien ce qu'on faisait" , il n'a pas eu peur, il n'a pas craint que je répète ce qui se passait, il m'a juste répondu "c'est comme un cours" . Un cours, c'est tout. Fin de l'histoire.

Puis tous ces mots au quotidien quand il n'avait que peu de temps, quand je portais t-shirt + chemise en jean + sweat-shirt . Alors pour lui ce n'était "pas pratique" comme il disait, "on ne sent rien" . Tout cela dit avec le sourire, comme un rire, comme un jeu, et du haut de mes 12 ans je "riais" aussi tout en ressentant un malaise que je ne savais pas nommer.

Ses mots, ses mots et ses ignobles questions, celles qui m'ont hantée si longtemps et me hantent encore aujourd'hui, cause entre autre de cet article. Des questions oui, pendant les abus , les "c'est bien comme ça ? c'est pas trop fort ? Tu veux que j'arrête ? "

Que répondre , putain que répondre ? J'ai donné des réponses oui, mais j'ai su plus tard qu'elles ne venaient pas de mon cerveau mais du sien. Le mien de cerveau ne savait plus parler, il n'était qu'un perroquet bien appris, conditionné. Et cette putain de fausse sollicitude, ce putain de geste qu'aujourd'hui je vis comme ignoble et cruel mais qui me perdait autrefois, quand à chaque "fin" il me demandait si je voulais un verre d'eau et m'en apportait un. Juste envie de vomir face à ça.

Les mots, les miens, ces fausse réponses qu'il me dictait, ces mots uniquement pensés quand je me suis dit dès la 1ère seconde du 1er abus "elle ne doit pas arriver" en pensant à ma mère, me sentant déjà coupable, complice, salope ado décevante. Mes mots qui n'ont pas pu dire non, pas pu crier, pas pu hurler de peur. Mes mots ligotés par l'emprise, tout comme mon corps devenu un simple jouet .

Mais aussi mes mots, plus tard, beaucoup beaucoup plus tard , quand je parlais de moi à l'asso, des mots durs, "nulle, conne, moche, coupable, sale " , les mots de douleurs , les mots de peur soudaine quand on regresse face à un autre mot que l'on n'a pas anticipé et que la personne en face va prononcer.

Et puis tous ces mots "sales" , que je n'écrirai pas, mais que j'ai dû dire et redire tant de fois pendant la procédure , mots qui vont être dits et répétés à l'infini au procès, prononcés jusqu'à la nausée. Mots "sales" non pas en eux-mêmes, eux qui sont finalement souvent de simples mots anatomiques décrivant les abus, mais sales parce que longtemps j'ai pensé qu'ils me salissaient, et parce qu'encore aujourd'hui si je les écris ou les prononce j'ai envie de m'excuser, avec ce sentiment de salir la personne qui les entend. J'ai encore beaucoup de mal à admettre que pour une personne lambda ces mots ne sont pas sales , qu'ils ne sont comme dit ma psy que "salis par ce qu'IL en a fait" . Ces mots dans un contexte d'amour entre deux adultes consentants pourraient même être beaux il paraît...Mais pour moi ces mots, surtout dits par les autres comme cela sera le cas au procès, me projettent vite et violemment dans le souvenir, dans la réalité , mettent un focus sur telle ou telle partie du corps, qu'il a vue, touchée , commentée (encore des mots...) , mettent un focus sur le fait que ce qu'il faisait était pour son plaisir, sans aucun intérêt pour ce que j'étais moi comme être humain, sans souci pour l'humiliation subie, sans souci pour mon âge, pour ma peur, pour ce moi figé qui ne pouvait qu'agir comme un pantin programmé.

Les mots, ces mots pourtant aussi dits lors du dépôt de plainte, parce qu'il le faut, parce qu'on se doit d'être très précis et de répondre à ces questions glauques mais hélas nécessaires . Ces mots qui de ce fait ont servi à dénoncer, à dire, à hurler la vérité. Ces mots pour lui redonner sa culpabilité.

Les derniers mots que je veux retenir pour le moment, c'est ceux que je lui ai adressés lors de la première confrontation, quand le policier a dit "Mlle X , Monsieur dit ne pas avoir souvenance des faits, qu'avez-vous à dire ? " , j'ai alors répondu que j'étais sûre qu'il se souvenait, que moi j'aimerais bien avoir oublié, et que j'espérais qu'il n'oublierait pas de ne pas recommencer.

Dans moins de deux mois ce sera le procès, son procès. Et à nouveau des centaines, des milliers de mots vont se dire, s'écrire, se battre. Des mots pour défendre, des mots pour comprendre, des mots pour dénoncer, des mots pour expliquer. Je suis terrifiée à l'idée de m'y noyer, à l'idée de laisser la vague de mots m'emporter vers le passé et me faire revivre tout cela. J'aimerais avoir mes mots à moi, tout prêts à être dégainés, je tente d'y réfléchir mais je ne peux pas imaginer tout ce qu'on me demandera et surtout, surtout, je ne peux pas savoir quand j'entendrai tous ces mots, alors je n'aurai pas le temps de préparer mon armure anti-émotion. De ça j'ai peur. Me noyer sous les mots.

En parlant de mot, c'est toi qui auras le mot de la fin au procès, c'est ainsi , c'est toujours l'accusé qui a le mot de la fin. Je crois que là pour le moment , je n'en ai que quelques uns que j'aimerais te hurler ce jour-là de toutes mes forces même si je sais que je n'en aurai pas le droit. "Crève, par pitié crève, tu ne sers à rien, tu n'as su faire que le mal, crève je n'en peux plus de toi, donne-moi au moins ça "

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Publié dans émotions en vrac...

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martine 19/01/2015 17:46

tellement vrai je vous admire de pouvoir vous exprimer, de trouver les mots, j'ajouterais la solitude, l'incompréhension, le doute, l'envi de hurler tellement ça fait mal, les douleurs, les flashs backs, la honte, la culpabité, le dégout, les cauchemars......