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J + 1

Publié le par Opale

J+1, cinq heures du matin. Bien trop tôt pour se lever après avoir dormi seulement trois heures, mais il faut bien trouver un moyen de se distraire et d'éloigner les larmes qui coulent déjà.

La veille, en sortant du commissariat, j'ai demandé à mon ami de m'accompagner sur la tombe de mon père. Envie "d'aller le voir", qu'il soit fier de sa fille qui a dénoncé le monstre. Envie qu'il me console aussi mais il n'est plus là depuis bien trop longtemps et il a laissé sans le vouloir un gouffre en moi que mon agresseur s'est empressé d'utiliser.

Petite "présentation" à mon papa de l'ami qui m'a accompagnée, première fois de ma vie que je peux être moi devant cette tombe, car accompagnée par quelqu'un à l'écoute, présent tout simplement.

 

Retour à J+1 . J'allume le PC dans le salon de mes amis, tentant de ne pas les réveiller, mais leurs deux adorables bouviers bernois perçoivent mes sanglots et viennent me voir, pas très discrètement !

Dans moins de quatre heures il faudra reprendre la route direction l'expertise psychologique...j'ai trop peur, et si je retombais sur quelqu'un d'ignoble comme hier ?

Une heure passe et mes amis, les pauvres, sont réveillés par mes larmes. J'en suis désolée mais tout autant soulagée de pouvoir leur parler, leur dire comme je me sens coupable d'avoir "raté" cette audition, persuadée que c'est de ma faute si je dois être réentendue plus tard.

Ils sont là, solides et rassurants, encore une fois ils ont ma reconnaissance éternelle.

 

L'heure approche et il faut partir. Le trajet se passe bien, je chante à tue-tête sur du Balavoine, dans un moment pareil je dois être folle !

Les panneaux routiers annoncent la ville et là c'est la panique, je ne veux pas retourner là-bas, reparler de tout ça, j'ai trop peur d'être à nouveau reçue comme un chien.

 

Le cerbère de la veille nous ouvre et nous indique le premier étage. Nous sommes à l'étage de la brigade des mineurs et bizarrement tout le monde semble plus souriant, les policiers disent bonjour, ça change.

Pas mal de monde dans ce couloir étroit, un homme et sa fille de douze ans , deux jeunes filles d'environ 18 ans et une femme dans la trentaine. Chacun se doute que l'autre a subi des choses difficiles...fraternité silencieuse.

L'expert psychologue est très en retard, je passerai vers midi pour un rendez-vous prévu à 10 heures...attente interminable malgré la bonne humeur indéfectible de mon ami.

 

Enfin c'est mon tour, je suis rassurée en voyant le psychologue, mes "antennes" lui font confiance .

Il a le PV de plainte sous les yeux, je dois lui reparler des faits et répondre à quelques questions qui me semblent "basiques" : les cauchemars, la capacité à dire non, l'estime de soi, le sentiment de culpabilité...

J'ai les larmes aux yeux mais je sens que ce n'est pas grave et qu'il comprend, qu'il entend quand il demande "et vous croyez vraiment qu'à 12 ans vous auriez pu dire non ?" .

Quand il me questionne sur ma capacité à dire non dans la vie, j'en profite pour lui dire que c'est "difficile devant l'autorité comme par exemple avec le policier d'hier".

Il me demande ce qui s'est passé et j'explique le comportement du flic la veille, je ne sais pas si ça changera quelque chose mais c'est dit!

L'entretien assez bref se termine, il s'excuse pour la dixième fois de son retard alors j'en rajoute une couche "je préfère attendre pour être reçue par quelqu'un d'humain plutôt que d'être à l'heure avec vos collègues policiers".

 

Je sors, mon ami m'attend, je sens que je vais craquer, je me réfugie dans ses bras et l'entends me dire doucement "ça devient réel tout ça hein ?" ...oui...oh que oui, bien trop réel.

Le trajet du retour est plus calme, les nerfs retombent, je réalise qu'un jour mon agresseur sera convoqué et que c'est ce que je veux, enfin il va devoir s'expliquer.

Même si très vite je vais passer des semaines et des mois à songer à retirer ma plainte tant j'ai peur qu'il me tue, j'aurais au moins eu cette pensée une fois.

Il sera entendu pour ce qu'il m'a fait.

 


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Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.

Publié dans La plainte

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Le jour J (27/01/2011)

Publié le par Opale

Le jour J dans ces cas-là, ça n'existe pas . Il n'est rien qu'une date sur un calendrier ou un agenda, mais le vrai jour J peut durer plusieurs fois 24 heures...

Il commence des jours avant dans un tourbillon de pensées, d'angoisses, dans un besoin impérieux d'y être et en même temps une peur immense d'aller valider ces mots, d'aller rendre officielles et réelles ces années de cauchemar.

 

Le jour J commence par des dizaines de "tu seras là hein ?" sincères et paniqués, répétés en boucle à l'ami qui m'accompagnera.

Le jour J c'est cette dernière séance psy le mardi, c'est ce long échange de regard (terrorisé le mien, sûrement) et le "ça va aller" de ma psychologue, ses derniers conseils, son soutien, son "vous avez rendez-vous avec vous-même".

Le jour J prend ses racines au mercredi, dans l'interminable attente de l'arrivée du couple d'amis qui m'hébergera quelques jours . Se poser, se réfugier, pouvoir dire sa peur, sa terreur, je ne les remercierai jamais assez de leur présence.

On s'imagine tant de choses pour le jour J, le vrai...on se demande si l'on pourra parler, prononcer ces mots "sales", on se prépare à entendre des questions très crues, on se demande si on va fondre en larmes ou rester figé.

 

Il est venu ce jour J...comme jeudi d'ailleurs.

Monter en voiture en embarquant un gros nounours à serrer fort (et à planquer dans un sac à dos pour l'audition) , des kinders à vertu anxiolytique, un peu de musique. Tenter de chanter sur la musique, ne pas penser, puis sentir les pics de terreur et ces nausées en rentrant dans la ville.

Ca y est nous y sommes, le commissariat est en face, mon ami descend et part vérifier que le rendez-vous est bien maintenu. Il revient, on est attendu, il faut y aller.

Il n'est pas 15h, et je veux aller aux toilettes !! Tant pis, j'irai à l'intérieur, trop peur de les faire attendre.

On contourne un bâtiment, on sonne et un genre de cerbère barbu et mal aimable nous ouvre . Il parle à mon ami comme à un chien pour lui dire de rester dans le couloir.

Je commence à m'inquiéter, je ne sens pas ce type, j'ai peur.

Je lui demande timidement les toilettes " ah non c'est loin il faut faire le grand tour" dit-il tout en m'entraînant dans son bureau, me signifiant ainsi que ce n'est pas la peine de le contrarier.

 

Le policier s'installe derrière son PC, c'est le cas de le dire, je ne le vois plus, ce qui donne un aspect encore plus froid à la situation.

Je suis assise et j'attends.

- "carte d'identité!"

Ok, ça doit sûrement vouloir dire "bonjour, je suis l'officier de police X, je sais que c'est difficile mais parlez-moi de ce qui vous amène." En langage flic. En très résumé. Sûrement.

 

Je tends ma carte d'identité, je voudrais fuir, dire que ça ne va pas être possible de supporter autant de froideur mais je me tais.

Mon ami frappe à la porte, il devait vite repasser m'apporter le papier oublié dans la voiture et où j'ai noté des numéros de téléphone et mon brouillon de plainte au procureur. Il va pour me le tendre mais le policier le lui prend des mains. Insupportable geste que de s'emparer de mes mots sans mon autorisation.

Mon ami ressort et c'est un autre policier qui entre, sans dire bonjour ni se présenter, et s'installe à son PC sans mot dire. Je ne saurai pas ce qu'il vient faire là.

 

Je suis "invitée" à relater les faits alors j'explique les abus quotidiens entre 1990 et 1996. Je fais d'énormes efforts pour dire les "vrais" mots, ces mots simplement anatomiques mais qui me paraissent si sales que je ne les prononce que très difficilement avec ma psychologue.

Il veut que je précise, quand je me tais il dit froidement "j'écoute". Je lui réponds que c'est difficile à dire, ce à quoi je l'entends m'asséner , glacial "ah ben il va bien falloir le dire hein !"

Il me reproche d'avoir du mal à parler, alors que je ne pleure pas, que je ne suis pas effondrée, que je dis ces putains de mots sales!

- "vous préféreriez une femme ?" 

- " non, ça n'a rien à voir, c'est juste que...je vous trouve froid"

- "...."

Silence, pas une réaction, pas une excuse, pas une explication. Il me demande si je suis préparée à cette plainte et j'en viens à craindre qu'il me la refuse.

- "Est-ce que je peux avoir mon papier pour m'aider ?"

- "Non, on n'est pas là pour faire une dictée !"

- "Vous pouvez me poser des questions ?" 

-"Non c'est à vous de dire" 

 

Il faut que je parle, que je détaille plus, mais quoi ? C'était pareil tous les jours, que puis-je dire de plus ?

Encore quelques mots et l'audition se termine, je me sens minable et en échec, culpabilisée par ce type.

Il m'explique qu'il y aura sûrement une autre audition, qu'on me posera plein de questions (et pourquoi pas aujourd'hui ??) . A l'heure où j'écris ce texte nous sommes à J+8 mois, rien n'a bougé.

 

Je relis le PV de plainte, pas la force de corriger et plus assez de vivacité pour m'apercevoir qu'il a retranscrit mes mots dans un français digne d'un enfant de 8 ans...

Il me fait sortir le temps d'appeler le Procureur, puis rentrer à nouveau pour m'informer que je dois revenir le lendemain passer une expertise psychologique.

Je ressors enfin et me réfugie dans les bras de mon ami qui est un peu comme un papa de coeur, je m'accroche à lui comme à une bouée, persuadée d'avoir mal fait, d'avoir été nulle pour que ça ne dure que 45 minutes (généralement il faut compter un minimum de 2 heures) et qu'on me reproche d'avoir du mal à dire les choses.

Je pars de ce commissariat avec au coeur un terrible sentiment d'échec et de culpabilité, bien loin du sentiment de soulagement que j'aurais tant voulu ressentir.

Brigade des Moeurs...j'étais confiante...je suis tombée de si haut.

 


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Prendre rdv ou le parcours du combattant

Publié le par opale

C'est donc décidé, 14 ans après la fin des abus, je vais mettre mon agresseur face à ses actes, porter plainte pour lui signifier que je ne suis plus dupe.

Il ne reste plus qu'à me renseigner pour prendre rendez-vous, ce qui devrait être une "formalité".

J'appelle d'abord le commissariat de la ville où j'ai subi tout cela, afin de savoir s'il y a un service un peu "spécialisé", une personne un peu plus formée à ce genre de plaintes. Un policier me répond que oui, qu'il me suffira de dire à l'accueil pourquoi je viens et je serai dirigée au bon endroit . Formidable! Je raccroche rassurée.

Il est temps de mettre en place tout cela avec ma psychologue, d'abord lui lire le détail des abus, tout d'un coup, comme pour me préparer à le faire devant un policier, puis surtout il faut trouver une date.

J'ai fait de savants calculs, souhaitant qu'il me reste encore trois séances pour me préparer à cette épreuve, en sachant que j'aimerais voir ma psy la veille et le lendemain de la plainte. Tout n'est pas faisable mais nous trouvons un compromis et il ne me reste plus qu'à me lancer et prendre rendez-vous : c'est là que la galère commence.

A l'accueil du commissariat on me répond que l'on ne donne jamais de RDV (alors que j'habite à 1 heure de route) , qu'ils travaillent en flux tendu, que non il n'y a pas de service dédié ou de personne formée, bref on me dit tout l'inverse de ce qui m'a été affirmé une semaine plus tôt.

Je raccroche effondrée et découragée, j'appelle un ami qui me rebooste un peu, et le lendemain je tente ma chance en appelant la gendarmerie.

C'est peine perdue, non seulement ils n'ont pas plus de personne "formée" mais de toute façon dans cette ville ou dans ma ville actuelle, nous sommes en zone police, ce qui signifie qu'on ne peut porter plainte qu'au commissariat.

En désespoir de cause, j'appelle le commissariat de ma ville, je ne compte plus le nombre de fois où il a fallu répondre à la question "c'est une plainte pour quoi ?" et sentir de l'autre côté une non-réaction, comme si je parlais d'un vol de sac à mains.

On me dirige enfin sur la brigade des mineurs, où une charmante personne m'explique qu'il ne vaut mieux pas porter plainte dans ma ville actuelle car tout devrait être retransmis à ma ville d'origine, ce qui de commissariat à Parquet et de Parquet à commissariat peut mettre jusqu'à un an "si le dossier ne se perd pas" !

Elle entend tout de même mon ras-le-bol et me conseille d'appeler la brigade des mineurs de ma ville d'origine.

Après avoir raccroché totalement écoeurée et découragée, mon téléphone sonne et un ami et confident (celui qui m'accompagnera le jour J) me dit que devant ce que j'ai mis en place seule, il a décidé de m'aider et a eu contact au commissariat avec une femme lieutenant d'un service pour personnes vulnérables (moi vulnérable ?) , à qui il a expliqué ma démarche, mon souhait, son rôle de soutien auprès de moi dans ce parcours.

Résultat des courses, elle doit me contacter dans la journée, enfin un peu d'espoir !!

Mais hélas tout serait trop simple, je ne reçois aucun appel et je rappelle le lendemain pour m'entendre dire qu'elle est sur le terrain, que je dois rappeler vers midi.

Cela va durer 3 jours à me faire balader ainsi, j'en suis à environ dix interlocuteurs différents quand enfin cette personne me joint pour me dire qu'elle va parler à ses collègues de la Brigade des Moeurs.

Enfin! Je me sens rassurée, la Brigade des Moeurs a forcément l'habitude de ce genre d'affaires, ça sera dur mais je m'estime chanceuse à l'idée d'être reçue dans un service compétent.

Je raccroche et aussitôt un homme me rappelle, cette fois ça y est : RDV le 27 janvier à 15h...

 

 

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Le besoin enfle et s'installe...

Publié le par opale

D'accord c'est vrai je commence à me renseigner sur comment porter plainte, où, à quoi sert un avocat, at-on le droit de ne pas aller à un procès ?

Tout se bouscule très vite, le besoin enfle de plus en plus, je sais que je vais le faire . Quoi ? Un courrier au Procureur de la République, même si une juriste de l'ADAVI me l'a déconseillé, me disant que ça prend entre 3 et 6 mois pour avoir une réponse.

Je m'en fous madame la juriste, c'est moi qui décide, c'est mon histoire.

Je prépare mon courrier, je détaille tous ces foutus abus avec le détachement que me permet l'écrit, j'en parle encore et encore avec ma psychologue et je change d'avis, brutalement et définitivement.

Un courrier serait une "demie-plainte", je veux me rendre au commissariat et déposer plainte directement, je veux dire les choses, déposer ce fardeau.

Cette fois c'est certain, je vais porter plainte, et rapidement...il le faut, pour ne pas mourir sous cette insupportable pression qui grandit en moi.

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Avant

Publié le par opale

Avant c'est simple. En tout cas c'est simple à résumer : on ne veut pas. 

Je ne voulais pas.

Porter plainte ? Non mais ça va pas la tête ??!!

D'abord je n'en ressens pas le besoin, j'ai été crue, qu'est-ce que j'en ai à faire que la justice me dise victime ? Et puis franchement, vous me prenez pour une truffe ou quoi ? Des années que sur le forum de Sos Inceste je lis de quelle façon sont traitées les victimes, broyées par le système judiciaire. 

Je lis leur désespoir quand après 3 , 4 ans ou plus de procédure, on leur envoie un joli courrier pour leur dire que leur affaire est classée sans suite, souvent faute de preuves.

Et j'irais me mettre à mon tour dans ce piège ? J'irais raconter tous ces détails sordides à un flic qui au mieux serait empathique, au pire suspicieux ? J'irais risquer de me retrouver à un procès, à entendre ces horreurs énoncées ? Je ne suis pas maso hein !

Alors vous entendez je ne le ferai jamais ok ? JA-MAIS !

....

 

Bon d'accord, le confronter un jour, hors justice, peut-être...Mais dans longtemps hein, quand je ne serai plus persuadée qu'il peut me tuer. Et comme je ne crois pas une seule seconde ne plus avoir peur de lui un jour, ça n'est pas demain la veille cette confrontation !

Ok, ok...j'y pense de plus en plus, j'en ai de plus en plus besoin . C'est vrai j'avoue, je ne supporte plus de souffrir autant pendant qu'il vit tranquillement.

C'est vrai ça devient envahissant ce besoin d'aller le voir, mais j'ai si peur, si peur que c'est à nouveau ce dilemme bien connu et l'envie de mourir pour ne plus supporter cette tension infernale.

Ce n'est pas la première fois, il suffit généralement d'en parler avec la psy, avec l'asso, et le besoin repart...

D'habitude...

 


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