Accepter

Publié le par Opale

Depuis que je t'ai revu, mon esprit ne cesse de tenter de recoller les morceaux, remettre de l'ordre dans tout cela, dans ton discours délirant, ton comportement pervers, mes souvenirs.

 

Il essaye surtout d'accepter...Accepter que oui, c'est bien toi auprès de qui j'ai passé 16 années de vie...c'est bien toi qui as commis tous ces actes sur moi, c'est bien toi qui m'as totalement retourné le cerveau année après année, même si l'on ne prend pas en compte les abus.

 

Je ne cesse de me dire et de me répéter que je dois accepter que ces années sont irrattrapables, qu'il n'y a rien à faire, pas de deuxième chance. Je me le dis, je me le répète, je me dis que c'est à moi de décider de mon avenir, à moi de faire ce que je veux des années à venir.

J'ai beau me le dire, ça ne marche pas.

 

Je n'arrive pas encore à accepter, j'ai envie de tout casser, de hurler.

Ce "plus jamais" me fait mal, aussi mal que la mort, celle de mon frère, celle de mon père. 

Non, je n'aurai jamais d'enfance.

Non je n'aurai jamais d'adolescence.

Non je n'aurai pas non plus une vie heureuse de jeune adulte.

 

Tu es passé par là et tu as englouti pour le moment 26 années de ma vie et crois-moi 26 années sur presque 34 ça fait beaucoup, surtout quand la vie avant toi était déjà marquée par les deuils.

 

Je me dis et me répète que c'est à moi de me créer de futurs souvenirs, j'essaye, j'y parviens parfois, mais le passé me rattrape si vite.

Une soirée chez des amis, voir la complicité, la tendresse entre un ami et sa belle-fille, celle que j'aurais pu avoir avec toi et mon coeur se déchire.

Une discussion banale où chacun se souvient des anniversaires de son enfance et mon coeur se déchire encore.

 

Accepter, accepter que jamais je ne saurai ce que c'est qu'être un enfant heureux de fêter son anniversaire . N'avoir à la place que le souvenir de maman, qui malgré tout fait un gâteau et commence à chanter "bon anniversaire" mais toi ça te dérange, tu n'entends plus la télé. Alors elle se tait.

Il n'y a que nous trois de toute façon.

 

Accepter que peut-être pour un moment encore, je tomberai dans les abysses à chaque approche de Noël, malgré les efforts pour en inventer de nouveaux, de futurs, les fantômes viennent me hanter et chaque mois de décembre me rappelle ces soirs de Noël dans le néant, la tristesse.

Encore nous trois et personne d'autre, et toi qui râles parce que je fais du bruit en ouvrant le sachet de canapés à tartiner. Souvenir infime, si peu important de l'extérieur, mais qui me déchire les tripes chaque fois que je l'évoque tant c'est injuste pour un enfant de vivre ça.

Noël dans la solitude, la peur, Noël à voir maman pleurer quand elle entend les voisins s'amuser. Ou Noël seule avec toi parce que maman travaille cette nuit-là...alors même si mes souvenirs ne me le disent pas, je sais qu'il n'y a pas eu de trêve dans les abus quotidiens, Noël ou pas.

 

Tous les ans le même refrain, tous les ans le même mensonge aux copines d'école, de collège, de lycée...Oui je le passe en famille bien sûr...Tu parles.

Mensonge.

J'ai tout essayé plus tard, du bénévolat, le passer chez des amis, le passer seule, mais invariablement j'en crève de ce moment.

 

L'été et les enfants qui jouent en bas de l'immeuble et c'est reparti.

Accepter de ne pas avoir connu ça, s'amuser, rire, ne pas savoir ce qu'est une promenade à la mer ou dans les bois, un pique-nique avec toi et maman.

Le néant, la vie plate et inexistante, aucun repère, aucune joie, rien.

 

Ecouter mes amis parler de leurs enfants quand ils étaient petits et avoir envie de pleurer tant je les envie.

Se souvenir d'avoir été une élève mais pas une enfant. Heureusement l'école m'a sauvé la vie, heureusement à l'école je fêtais mon anniversaire et une fois par an j'avais mon pique-nique pour le voyage scolaire.

 

Accepter, ne pas pouvoir changer une seule seconde de cette putain d'enfance.

Tenter de croire au futur quand le passé hurle encore, quand parfois j'ai envie d'être violente et agressive quand on me parle de mon avenir...

Alors me vient parfois l'envie de tout balancer , tout décrire mais c'est inutile, à quoi bon choquer les gens en racontant ce que tu m'as fait ? 

Je ne veux pas qu'on ait pitié de moi, mais parfois j'ai juste envie de hurler que je ne peux plus, que je lutte pour survivre depuis que tu as mis un pied dans mon existence....puis les deux pieds pour mieux la piétiner.

 

Je vois des enfants heureux, qui s'amusent, je vois des enfants avec des parents aimants et je les jalouse...J'entends des gens parler de leur enfance et je me tais, je n'ai rien à raconter. Si je commence à leur raconter ça va plomber l'ambiance.

Entre les parties de jeux de société et les souvenirs de vacances, je doute que des nuits blanches où un homme saoûl m'interdit d'aller dormir soient très appropriées.

Alors je me tais mais mon coeur se souvient, mon coeur entend encore mille et mille fois ce "Opale, viens t'asseoir" alors qu'enfin j'avais réussi à approcher de ma chambre, vers 2 heures du matin.

Mon coeur se souvient de tes yeux de fou ivre mort, de l'humiliation de devoir passer la serpillère derrière toi quand tu vas saoûl aux toilettes, la peur de ne pas savoir ce que je dois te répondre car je ne comprends même plus ce que tu dis.

Et toutes ces nuits où j'attends que tu ailles dormir, tu es bruyant, il y a la musique militaire, la télé...je veux dormir, j'ai 9 ou 10 ans et je suis épuisée.

Le soulagement quand la lumière s'éteint. Ce soulagement me tue, je le ressens encore . Aucun enfant ne devrait être soulagé simplement d'avoir le droit de dormir.

 

Il n'y aura pas de deuxième chance , l'Opale de 8 ans est morte, celle de 12 ans aussi...celle de 20 ans aussi.

Il reste une adulte de bientôt 34 ans qui doit construire sa vie sur des ruines, passer des épreuves, être forte et tenir...mais le brave petit soldat en a marre et a envie de hurler, hurler que c'est injuste, mais à quoi ça sert ?

Ca ne fera rien revenir, c'est comme la mort.

 

Je dois "accepter", faire ce putain de deuil mais je n'y arrive pas.

 


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Publié dans émotions en vrac...

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Commenter cet article

Mumu 11/10/2012 17:12

Je te lis, les larmes coulent... Je lis ma vie à travers la tienne.. il faut tenir, mais c'est difficile, ca fait mal de vivre... J'aurai tant à dire, à crier, hurler, pleurer.. mais rien, tout
reste au fond de moi, il y a juste les larmes qui coulent et devoir survivre..
Courage à toi, tiens bon...

anne 14/06/2012 14:53

Chère Opale,
Je suis très touchée par votre témoignage tant il fait écho à mon cheminement.
L'enfance effacée, le frère disparu et l'envie de hurler la "survie" qu'on a eue...
Je voudrais vous envoyer des instants lumineux comme le ciel chez moi aujourd'hui, vous souhaiter les éclaircies les plus rapprochées sur votre route.
Je souhaite sincèrement que vous puissiez contacter le plus souvent possible les moments doux que vous pouvez vivre depuis la fin de l'horreur.

Votre force est un soutien pour ceux qui vous lisent! Soyez convaincue du mien. Merci.

Anne

Barbidou 14/06/2012 13:17

Je viens de parcourir ton histoire.
Je comprends ton cheminement. Je comprends tes inquiétudes.
Je t'envoie tout mon soutien face à cette épreuve qui sera bénéfique et essentielle à ta reconstruction.
Je t'embrasse

Opale 14/06/2012 14:08



merci tout plein



Babeth 13/06/2012 22:20

Et puis un jour, il y aura quelqu'un, quelqu'un de doux, de rassurant, auprès de qui tu te sentiras en sécurité. Un jour, tu pourras dormir quand tu le souhaites. Un jour, il y aura un petit être,
ton enfant ou l'enfant d'un autre, qui sait, tu seras sa maman, sa tata, sa marraine, et tu auras pour lui une grande importance. Et c'est toi, Opale, qui lui construiras ses souvenirs d'enfance,
toi qui le protègeras, toi qui l'aideras à grandir en sécurité. Les adultes qui n'ont pas su te protéger, tu les remplaceras. L'enfance que tu n'as pas eue, tu la construiras pour un autre. Les
Noël que tu n'as pas fêtés, tu les fêteras avec une autre famille, celle que tu auras choisie. Alors non, tu ne pourras pas revenir en arrière, tu ne pourras pas oublier... mais tu pourras inventer
un avenir, créer une vie que tu n'as pas eue, transmettre ce que tu n'as pas reçu. Tu pourras donner ton amour car, même si tu n'en as pas reçu beaucoup, tu as su en créer autour de toi. Je vais
pas te souhaiter bon courage, parce que le courage je sais que tu l'as, et puis tu sais que j'aime pas cette expression (tu me connais!), je vais juste te souhaiter de prendre soin de toi, de
t'écouter, de chanter... et surtout de croire en toi. Et puis je t'embrasse.

Opale 14/06/2012 14:08



merci, je suis très touchée par ton message..des bisous



Anonyme 13/06/2012 17:43

Opale, je voulais juste te dire que j'ai été très touchée par ton texte et par ta lutte quotidienne pour vivre pleinement malgré ou avec cette histoire là.

Opale 14/06/2012 14:08



merci bcp